Contes et légendes autour de la Cathédrale de Strasbourg

Les contes et légendes rattachés à un édifice, aussi prestigieux que la Cathédrale de Strasbourg, constituent à eux seuls, toute une épopée, plongeant leurs racines dans le monde des croyances païennes et religieuses, celui des prodiges et superstitions. Parallèlement à l'édification d'une cathédrale de pierres, l'imagination populaire, au cours des siècles, a construit une cathédrale des miracles, s'inscrivant dans un riche légendaire alsacien.
Dans "Contes de la Vieille Alsace" (édit. Kogan, Paris 1978), Pierre Schmitt dit: "La Cathédrale vit. Son peuple de pierres s'anime, chaque créature est signifiante et joue son rôle dans ce dialogue de la terre et du ciel où prophètes et saints s'unissent aux hommes dans une commune prière et une familiarité, qu'expriment les légendes populaires... Au soir de la Saint-Jean, tous ceux qui ont oeuvré pour Notre Dame et toute la communauté de pierres prennent vie. Le miracle s'accomplit... mais est-ce bien un miracle? La Cathédrale porte en elle d'innombrables présences..."
Le cycle légendaire de la Cathédrale de Strasbourg est ainsi né, à la fois des péripéties, des difficultés et prouesses techniques liées à sa construction et de la fascination qu'exerçaient sur les esprits, les nombreuses représentations de la statuaire, la beauté presque irréelle de l'édifice, son défi à la fragilité humaine et ses origines perdues dans la nuit des temps...


Traditions de la fondation de Strasbourg

Trebeta et les Triboques
Le chroniqueur Jacob de Königshoven raconte ceci: Le roi Ninus d'Assyrie, fils de Belus, fonda Ninive. Il répudia sa première femme pour épouser Sémiramis. Or, de sa première femme, un fils lui était né, qui s'appelait Trebeta; et la reine Sémiramis conçut un coupable amour pour son beau-fils Trebeta.
Il a été dit que cette reine farouche et guerrière, qui avait tant de fois mené les troupes au combat, pour asservir maintes peuplades, fit assassiner son époux Ninus, dans l'espoir d'épouser le jeune Trebeta. Mais ce prince, ne voulant pas trahir la mémoire de son père, s'enfuit du royaume d'Assyrie avec quelques compagnons.
Il s'embarqua sur une nef, avec ses amis; durant des mois et des mois, il subit la fureur des vents et des mers; il vogua jusqu'aux régions glacées où un pâle soleil regarde le monde sans jamais disparaître; il erra, dans l'espoir de trouver un jour une terre propice où il  pourrait vivre avec ceux qui lui étaient restés fidèles. Et il arriva qu'il remonta le cours d'un large fleuve qui était le Rhin. Et il parvint aux terres qu'arrose la Moselle, terres alors inhabitées. Là, il s'arrêta et fonda une ville qui fut Trèves (de son nom de Trebeta).
Cependant, Semiramis, désirant asservir Trebeta à ses impérieuses volontés, s'embarqua elle aussi sur une nef, qui était suivie de nombreux vaisseaux portant ses armées. Elle aussi, elle erra sur les mers, voulant assouvir son coupable amour, et elle parvint aux bouches du Rhin, qu'elle remonta. Elle fut devant Trèves, et à peine vit-elle Trebeta, qu'elle se répandit tour à tour en supplications ardentes et en invectives forcenées. Elle le menaça de le faire passer au fil de l'épée. Mais ce furent les jours de Sémiramis qui prirent fin, et non ceux de Trebeta, car le jeune homme, obéissant à une juste colère, transperça le coeur de celle qui avait fait tuer son père Ninus.
Les hommes d'armes qui suivaient Sémiramis, loin de vouloir venger leur reine, se soumirent humblement à Trebeta. Ils cultivèrent la terre avec beaucoup de succès et formèrent une agglomération robuste et saine sous le sceptre de Trebeta, dont l'esprit de justice était connu au loin et jusqu'au delà des mers. Et beaucoup d'hommes arrivaient pour se joindre à cette agglomération riche et déjà nombreuse.
Il y eut bientôt tant de monde, qu'il fallut songer à bâtir d'autres villes. C'est ainsi que surgirent de terre les villes qui s'appelèrent, dans la suite, Bâle, Mayence, Cologne, Worms, et enfin Strasbourg.

D'après Auguste Stöber
Jean Variot, Contes populaires et traditions orales de l'Alsace, (1936), Librairie de Paris Firmin - Didot et Cie n° 42 p. 66

Cette tradition se trouve recueillie non seulement par les vielles chroniques du moyen âge, telles que celles de Königshoven, la Chronique de Saint-Denys, la Chronique universelle rimée de Rodolphe d'Ems pour 1250, mais encore par des auteurs postérieurs comme Aeneas Sylvius, Munster et autres. Elle a été, pour la première fois, contestée par le prudent et savant Beatus Rhenanus; et malgré sa critique elle a été reprise par d'autres auteurs: Daniel Specklin, Schadäus et Bernhard Hertzog.
Les premiers habitants des pays rhénans sont toujours désignés par Königshoven sous ce nom général: Ceux de Triere. Plus tard, on en a fait les Tribocher. Rappelons que Königshoven et d'autres font descendre les Francs des Troyens. «Les Francs sont aussi nobles que les Romains, car ils tirent leur nom et leur origine des Troyens nobles qui furent appelés Francs par un empereur» .(cf. Auguste Stöber.
La tradition, si facilement admise par les anciens chroniqueurs, veut donc que les Triboques aient été d'origine assyrienne.
Vouloir définir les formes prises par les immigrations asiatiques en Europe, immigrations qui auraient aidé à constituer les premiers éléments de la race dite indo-européenne, est chose difficile.
Les découvertes, dans nos pays, de squelettes préhistoriques peuvent nous laisser perplexes à propos de la théorie de l'immigration. C'est un troublant problème que celui de l'apparition de l'homme en Europe, à la suite des lentes évolutions géologiques qui l'ont rendue habitable.
Mais pour en revenir aux origines assyriennes des Triboques, nous ne saurions trop conseiller le lecteur de se reporter au curieux livre de M.G. Autran, intitulé Phéniciens. (Institut français du Caire, 1920)
Cet ouvrage remarquable définit scientifiquement les conséquences incalculables et non encore étudiées, au point de vue de l'influence des moeurs et de la philologie, de la puissance d'expansion des Phéniciens, maîtres des mers. C'est grâce à cette maîtrise des mers que les civilisations orientales purent rayonner par le monde dans des proportions sans doute inconnues jusqu'à ce jour et dont l'ouvrage de M.G. Autran nous laisse entrevoir une grande part. Il y a dans cette vaste étude quelque chose d'analogue à une révolution scientifique, tout le problème des influences orientales sur l'Europe étant à étudier dans un sens nouveau. Et il ne laisse pas alors d'être assez troublant que les recherches d'un savant moderne rejoignent en somme les dires de nos vieux chroniqueurs rhénans qui ne s'étonnèrent nullement que, dans la nuit de l'histoire primitive des navires orientaux fussent venus déposer des Assyriens sur les rives du Rhin. La reine Sémiramis, amoureuse de Trébéta, n'apparaît dans la tradition que comme un ornement littéraire, une agréable complication d'un fait considéré comme réel durant le moyen âge et la Renaissance.

Récits Légendaires d'Alsace, Robert Kuven, Raymond Matzen, Editions Publitotal Strasbourg (1976)


Il était une fois trois hêtres et une source, dans un bois sacré...

Des légendes et chroniques très anciennes attestent le fait que la Cathédrale de Strasbourg est construite sur l'emplacement d'un lieu de culte dédié aux divinités païennes, existant il y a bien plus de deux mille ans, sur une sorte de terrain surélevé, encerclé par les bras de l'Ill et habité par des pêcheurs. À cet endroit s'étendait un petit bois sacré, dit «Heiliger Hain», touffu, plein de mystères bruissants et dont le centre était marqué par trois magnifiques hêtres majestueux.
À leurs pieds un autel primitif, sorte de table de pierre, recevait les sacrifices et offrandes, dédiés au dieu de la guerre Krutzmanna ou Crutzmanna ou Kriegsmann, des druides, en robe blanche, y officiaient, des rameaux de gui sacré à la main. À côté de l'autel coulait une source claire, encerclée par un puits, servant à laver les animaux ou humains offerts en sacrifice au dieu sanguinaire.
Ce sont les Triboques, dont le nom rappelait celui des trois hêtres (Drei Buchen), qui s'adonnèrent ainsi au culte du dieu de la guerre, se prosternant face contre terre, à chaque bruissement important des trois hêtres tourmentés par les vents.
Plus tard, à l'époque romaine, les trois hêtres furent abattus et les Romains y élevèrent un vaste temple consacré à Mars, leur dieu de la guerre! Quelle pérennité du culte!
Ce lieu sacré fut à son tour modifié lors de la christianisation de l'Alsace, par Saint-Materne, venu du sud au IX° siècle, alors que la légende le fait vivre au premier siècle après Jésus-Christ. Saint Materne évangélisait les foules en leur présentant une croix de paille ou de lianes de houblon. Succombant à la maladie durant ses pérégrinations, saint Materne ressuscita au contact de la Crosse de Saint Pierre, que ce dernier lui dépêcha de Rome. (Voilà pourquoi les papes, successeurs de saint Pierre, n'ont pas de crosse!) Venu à Strasbourg pour la seconde fois, saint Mateme, après avoir fondé l'église Saint Pierre-le-Vieux, présenta sa fameuse croix à la statue du dieu Mars. On dit qu'à ce moment-là l'édifice s'écroula. D'autres chroniques légendaires affirment que la croix remplaça la statue de Mars, au nom de la Sainte Trinité et que le temple romain continua à servir de lieu de culte aux chrétiens de l'époque.
Ce lieu de culte s'écroula peu à peu et fut remplacé par une première église chrétienne au moment de la fondation de l'évêché de Strasbourg par Saint-Amand; à nouveau détruite par des hordes barbares en 406, elle fut reconstruite un siècle plus tard, toujours au même emplacement et consacrée à la Vierge, grâce aux rois Clovis, Dagobert et Rodolphe de Habsbourg.
Dans le langage populaire, elle devint l'église de Clovis et enfermait dans ses murs l'antique source sacrée ou puits de Krutzmanna, devenu baptistère chrétien. Cette eau servit d'eau de baptême pour la conversion de Clovis, roi des Francs, par saint Rémy qui la consacra, durant de longs siècles; l'eau du puits païen fut utilisée par tous les prêtres d'Alsace pour le baptême de leurs ouailles, on la chercha de fort loin et de partout durant des siècles. Elle servit aux sacrements jusqu'au XVI° siècle, au moment de l'introduction de la Réforme qui en condamna l'usage. L'entrée du puits "Taufbrunnen" se trouvait devant le pilier central dans le collatéral droit et avait une profondeur de trente-quatre pieds. En l'an 1694, un soldat français y tomba et s'y noya. En 1766 on en ferma l'ouverture par une dalle épaisse. Remarquons que l'eau de la source était également recueillie à l'extérieur de l'enceinte de l'église à la fontaine aux poissons (Fischbrunnen). Elle s'écoulait vers l'Ill et servait également à la loge des tailleurs de pierres de l'Oeuvre Notre-Dame.


Puits sacré, gnome passeur d'enfants et lac souterrain aux multiples visages

Le puits construit autour de l'antique source sacrée des Triboques et dit Taufbrunnen , était également appelé puits des enfants ou Kindelesbrunnen, avant de devenir un véritable baptistère. Depuis toujours, les légendes rapportent que les enfants proviennent de lacs, d'étangs, de cascades, de puits, s'ouvrant sur des nappes souterraines. Il en fut ainsi à la Cathédrale de Strasbourg. L'eau des profondeurs du puits débouche sur un lac calme où évoluent tour à tour des êtres fabuleux ou un gnome à longue barbe blanche, parfois habillé de rouge, qui vogue doucement à la surface des eaux, à bord d'une barque d'argent dite parfois de cuivre brillant. Il pêche avec un filet à mailles d'or, les âmes des bébés appelés à voir le jour et qui ont déjà pu vivre plusieurs existences successives. Les parents désireux d'avoir un enfant, pouvaient jadis exprimer leur voeu par un tuyau du Fischbrunnen ou fontaine aux poissons, qu'un canal profond reliait au lac souterrain, qu'il ne faut pas confondre avec le lac maléfique, dans lequel plongent les pilotis en chêne et les soubassements de la Cathédrale de Strasbourg.
Parfois les deux plans d'eau sont confondus dans l'imagination populaire. Le vieux nain bénéfique livrait l'enfant dans sa barque à la cigogne, l'oiseau de la déesse Holda, qui se confondit plus tard avec la Freia germanique. Cette dernière prenait le bébé délicatement dans son bec et allait le déposer dans le berceau préparé par les parents. Cette légende merveilleuse est toute aux origines de l'homme, rappelant les eaux protectrices de l'utérus maternel.
Une autre légende veut que les fondations de la Cathédrale, commencées en l'an 1005 fussent établies sur des sables mouvants et dans l'eau de la nappe phréatique ou dans celle d'un vaste lac souterrain. Les difficultés semblèrent insurmontables, mais l'évêque Wernher tint à ce que le monument soit élevé là où les premiers chrétiens avaient prié. Il fallut enfoncer des pilotis en chêne et accomplir un travail gigantesque. Ces fondations, uniques au monde, ne furent achevées qu'en 1028, lorsque l'évêque Wernher rendit son âme à Dieu.
Certaines personnes affirment que toute la Cathédrale repose sur une grille voûtée surplombant un lac souterrain peuplé de monstres et parcouru inlassablement par un bateau sans passeur. L'entrée pour accéder à ce lac se trouvait dans une maison contigüe à l'ancienne pharmacie du Cerf, en face de l'entrée principale de la cathédrale; y habitaient un barbier du nom de Gessler et plus tard un coiffeur s'appelant Moses. Le réduit était fermé par une porte; si on l'ouvrait, de grandes rafales de vent, de vapeurs ou de courants d'air éteignaient bougies et lanternes.
Il y a plusieurs siècles, un certain nombre de gens, étudiants et bourgeois, avec cordes, pioches, piques, lanternes, essayèrent de sonder le lac en s'engageant dans le réduit, mais reculèrent, affolés, en entendant les rumeurs et clameurs parvenant jusqu'à eux; c'étaient des plaintes humaines et des cris horribles d'animaux inconnus. En se penchant au bord du gouffre, on pouvait apercevoir des têtes effrayantes, soufflant et crachant du poison. Au moment de la crue des eaux de l'Ill, les eaux du lac souterrain montèrent également, libérant des hordes de serpents, d'orvets, de crapauds, de salamandres, de monstres aux yeux flamboyants, sortant en couinant et en soufflant du feu, du gouffre évoqué ci-dessus. Pour éviter ces horreurs, l'on fit murer l'orifice du réduit dans la cave et le recouvrir de pierres et de gravats.
Les gens du peuple assimilaient ce lac d'épouvante à la représentation de l'enfer. Il paraît qu'en parcourant à minuit la place du Château et les environs directs de la Cathédrale, on peut toujours entendre des rumeurs inquiétantes, des bruits de vagues et de rames, venus des profondeurs.
Louis Schneegans cite dans "Sagen des Elsasses", à ce sujet:
«Da unten aber ist's fürchterlich
Und der Mensch versuche die Götter nicht
Und begehre immer zu schauen
Was Sie gnädig bedecken mit Nacht und Grauen »
("Là, au fond, règne l'horreur / Que l'homme ne tente pas les dieux / Et ne désire pas contempler / Ce que, miséricordieux, ils ont recouvert de nuit et d'épouvante".)
Notons que des légendes semblables auréolent les cathédrales de Bâle, de Chartres, de Metz.


Traditions sur la fondation et la construction de la Cathédrale de Strasbourg

Les Triboques adoraient le dieu de la guerre: Cruztmanna (Kriegsmann, homme de guerre?).
L'autel de Cruztmanna se trouvait au pied de trois hêtres magnifiques qui s'élevaient au milieu d'une clairière, centre d'un bois touffu, dans un amas de terre d'alluvions entouré par les deux bras de la rivière l'Ill.
C'est à cette rivière que l'Alsace doit son nom. Les peuplades primitives l'appelaient l'Ell. Les gens qui vivaient sur les rives de l'Ell (le pagus Elisacense) furent appelé Elsaciones.
Quand les Romains eurent conquis ou pacifié les territoires des Triboques, les trois hêtres furent abattus et un temple s'éleva, consacré à Mars, dieu de la guerre. Mars fut donc adoré là-même où Cruztmanna l'avait été.
Or, quand saint Materne évangélisa la contrée alsacienne, l'idole des Romains fut remplacée par la croix. Le peuple converti adora le Dieu de vérité, dans le lieu même où avait adoré les divinités de l'erreur.
Jusqu'au IV° siècle, le temple de Mars servit au culte de la foi chrétienne. Alors, vivait saint Amand. Mais le temple menaçait ruine et force fut de démolir ses murailles qui avaient retenti des premiers chants de la foi.
L'année même où saint Amand fonda l'évêché de Strasbourg, la nouvelle et première église fut bâtie et consacrée. Elle rappelait, par les lignes de son architecture, le temple de Mars, et contenait peu de gens, ce qui forçait la majeure partie de la foule à se tenir dehors durant le sacrifice de la messe.
Les Barbares qui pillèrent la ville en 406 détruisirent ce premier édifice chrétien de Strasbourg.
Ce n'est guère qu'un siècle plus tard, qu'une nouvelle église s'éleva sur les décombres. La construction dura de 504 à 510, et le chroniqueur Daniel Specklin a donné une description détaillée de ce monument, dans ses célèbres Collectanées. Déjà consacrée à la Vierge, cette église eut pour bienfaiteur Clovis, Dagobert, Rodolphe de Habsbourg. Le populaire l'a appelée l'église de Clovis.
Clotilde, épouse de Clovis, se lamentait de ce que son époux s'obstinât à sacrifier aux faux dieux. Or, durant la bataille de Tolbiac, Clovis implora en vain ses dieux, voyant que ses troupes fléchissaient. Et soudain, il lui vint en idée d'implorer le Dieu que sa femme adorait. Et, sur-le-champ, ses troupes se ressaisirent et écrasèrent l'ennemi.Cela est dit dans l'Histoire de France.
En reconnaissance, le roi voulut élever une église, et choisit l'emplacement de celle détruite par les barbares à Strasbourg.
Saint Rémy l'y baptisa, prononçant la phrase célèbre: «Brûle, fier Sicambre, ce que tu as adoré, et adore ce que tu as brûlé». Cela aussi est dit dans l'Histoire de France.
Cette église était, d'après Specklin, une haute bâtisse de bois, avec un très grand toit, à la vieille mode franque. Elle fut incendiée en 870, mais on parvint à sauver la plus grande partie de l'édifice, qui fut réparé et consolidé. Or, en 1002, Hermann, duc de Souabe et d'Alsace, en lutte contre le Prince-Évêque de Strasbourg Wernher, qui était partisan de l'empereur des Allemagnes, Henri II le Boiteux, s'empara de la ville, la pilla et n'épargna pas la maison de Dieu et de la Vierge. Et le 24 juin 1007, la nature acheva l'oeuvre néfaste de la méchanceté des hommes. La foudre consuma l'église du roi Clovis.
Les habitants de Strasbourg ne savaient plus où prier Dieu. C'est alors que germa dans le cerveau de l'évêque Wernher l'idée grandiose de bâtir une vaste église qui résistât au temps et aux éléments.
Ayant fait déblayer les cendres du monument consumé, il envoya partout des quêteurs, accordant de nombreuses indulgences à quiconque donnerait son obole pour la reconstruction de l'église de Dieu.

D'après Louis Schneegans
Récits Légendaires d'Alsace, Robert Kuven, Raymond Matzen, Editions Publitotal Strasbourg (1976)

Le baptême de Clovis

Tous les écoliers ont appris que le roi Clovis, demeuré longtemps sourd aux exhortations de son épouse, Clotilde, fille du roi burgonde Chilpéric II, aurait pris soudain la décision de se convertir, lors de la bataille de Tolbiac (Zülpich, près de Cologne ?), livrée en 496.
Assailli par les Alamans et voyant le succès lui échapper, le roi des Francs se serait alors écrié: « Dieu de Clotilde,donne-moi la victoire et je croirai en toi! » Bientôt l'ennemi recula, les Francs triomphèrent, et, fidèle à sa promesse, Clovis se fit baptiser, des mains de saint Remi, évêque de Reims, avec 3 000 de ses soldats.
Généralement, à cette époque, le baptême n'était administré que le samedi saint. Or, celui des Francs eut bien lieu le jour de Noël. Nous en avons la preuve par ce passage d'une lettre adressée au roi par saint Avit, évêque de Vienne, où il écrit: « Les eaux réparatrices vous ont fait naître au salut le jour même où le monde a vu naître pour le racheter le Seigneur du ciel. »

C'est tout ce que nous savons de solide. Grégoire de Tours, historien des Francs, parle de ce baptême sans en indiquer l'année ni le lieu. Son continuateur, le pseudo-Frédégaire, l'a placé à Reims, «métropole de la deuxième Belgique, siège de l'évêque baptiseur, Remi, et apparemment sorte de capitale provisoire du royaume en formation. » (Georges Tessier; Le baptême de Clovis).
D'autres historiens, dont l'érudit Léon Levillain, placent le baptême à Tours, auprès du tombeau de saint Martin, en 498 ou 499. Pour eux, avant de remporter, à Vouillé, en 507, une victoire décisive sur les Wisigoths, Clovis avait déjà dû se rendre maître de Tours, en attendant de conquérir toute l'Aquitaine.
Or, que penser, sur le plan historique, de la légende alsacienne qui nous montre Clovis se faisant baptiser à Strasbourg avec ses soldats, par saint Remi ? La même légende ajoute que le roi fit ensuite abattre le temple de Krutzmann (dieu germanique), et le remplaça par une église « belle et grande, mais en simple pierre et bois, à la mode des vieux Francs, avec un immense toit. » Elle fut « consacrée à la gloire de la Sainte Trinité et de la Vierge Marie» (Specklin).

Ainsi, souligne Koenigshoven, prit naissance la première cathédrale de Strasbourg, commencée en 504 et achevée en 510. Or, l'église en question fut l'oeuvre de saint Arbogast, vers 550, soit 40 ans après la mort de Clovis. Alors, on ne voit pas très bien pourquoi le roi serait venu recevoir le baptême à Strasbourg, où sans doute nulle église n'existait encore, tandis que Reims, capitale du royaume franc, ou bien Tours, lieu du tombeau du grand saint Martin, convenaient mieux, l'une et l'autre, pour une cérémonie sans doute des plus brillantes.

Gabriel Gravier, Légendes d'Alsace, Collection du Mouton Bleu (1988)

Le lac souterrain

Les fondations furent commencées en 1015.
Il fallut creuser beaucoup, pour établir les assises du vaste édifice projeté: on rencontra d'abord des sables mouvants, et enfin l'eau d'un lac souterrain. On voulut renoncer à cet emplacement, mais l'évêque Wernher tint à ce que le monument nouveau s'élevât sur le lieu même où avaient prié les premiers Chrétiens. Il fallut enfoncer des pilotis et parfaire un travail gigantesque qui honore l'ingéniosité et la patience des hommes. Ces fondations, uniques au monde, ne furent achevées que l'année où l'évêque Wernher rendit son âme à Dieu, c'est-à-dire en 1028.
Par la suite, nombre de gens prétendirent avoir entendu le clapotement du lac souterrain. Tard dans la soirée, quand la ville est déserte, ces gens disaient percevoir parfois un bruit de rames battant l'eau. L'entrée du souterrain qui conduisait au lac se trouvait dans la cave de la maison voisine de l'ancienne pharmacie du Cerf, vis-à-vis la façade de la Cathédrale.
Il y a plusieurs siècles, un certain nombre de gens, étudiants et bourgeois, avec cordes, pioches, piques, lanternes, s'engagèrent un jour dans ce réduit, mais reculèrent épouvantés en entendant les rumeurs qui parvenaient jusqu'à eux: c'étaient des plaintes humaines ou des cris de larves et d'animaux inconnus. Certains ont affirmé qu'en se penchant sur les bords du gouffre, on apercevait des têtes effrayantes, soufflant du poison. On combla l'orifice de ce gouffre avec de grosses pierres et des gravats.

A propos du puits de la loge des tailleurs de pierres, où se trouvait une source vénérée au temps des Triboques, on sait par les chroniques que l'Église le fit consacrer et que l'eau servit pour le baptême des premiers Chrétiens.
Ce qu'Émile Gebhart appelle la «bonhomie» de la vieille Église (cf. La Vieille Église, Bloud et Gay, 1910) fut, en somme, une habileté suprême empreinte de douceur et qui amena insensiblement à la foi chrétienne des populations qui se livraient à des superstitions fort anciennes. Gebhart voyait dans cette attitude de l'Église primitive la cause de la conservation de nombreuses et splendides traditions antiques, qui revivent aujourd'hui, nous étant parvenues sous des formes chrétiennes.
Un soldat français, en 1696, tomba dans ce puits et s'y noya. En 1766, l'ouverture fut couverte par une pierre.
Quant au lac souterrain, c'est une tradition orale, notée par Specklin dans ses «Collectanées» et reprise encore par Schadäus. Il est probable que les constructeurs qui jetèrent les premières fondations, rencontrèrent des difficultés énormes à cause des terrains glaiseux et mouvants. L'imagination populaire aura fait un lac de ces terrains mous, décrits avec détails horrifiques par des ouvriers, car il y a eu sans doute mort d'hommes. De là à dire qu'il fallut «poser dans l'eau et battre des pilotis de bois d'aulne», il n'y a qu'un pas, et Dieu sait si ce pas est vite franchi quand il s'agit de propos populaires.

Jean Variot, Contes populaires et traditions orales de l'Alsace, (1936), Librairie de Paris Firmin - Didot et Cie n° 44 p. 69


Histoire vraie de l'homme au puits

Si le puits aux enfants, à l'intérieur de la cathédrale de Strasbourg est tout auréolé de poésie, dans le cas de l'évocation du gnome pêcheur d'âmes, il en va tout autrement dans l'histoire narrant la chute tragique d'un soldat français au fond de ce gouffre.
Citons M.-Cl. Groshens et M.-N. Denis, dans "Récits et Contes populaires d'Alsace":
«Ce soldat se serait fait fort devant la population terrifiée de son projet téméraire, d'y descendre et de rejoindre le souterrain. La légende relate d'abord ses éclats de rire, son enthousiasme: "Je me promène en barque .. je vois des choses que personne n'a jamais vues..."»
Puis vinrent des plaintes et des appels à l'aide, audibles presqu'en même temps, aux différents coins de la cour du Château (Fronhof ou coin des corvées), comme si le soldat était pris dans des remous extrêmement rapides. Tous les secours furent vains.
Le soir du deuxième jour, les clercs et gardiens de la cathédrale entendirent ces mots: «Bouchez le puits, au nom du ciel, pour qu'aucun homme ne fasse ce que j'ai fait». Un prêtre récita les prières devant l'ouverture du puits que l'on décida de boucher le plus vite possible. C'est la voix de ce jeune imprudent qu'on entend venir du souterrain, quand on passe la nuit près de la cathédrale.
En réalité, le puits ne fut bouché qu'en 1766, car il gênait les processions.


Le puits de la loge des tailleurs de pierre

Le puits de la loge des tailleurs de pierre, où l'on apercevait une eau bouillonnante, ne rejoignait pas, à ce qu'on prétendait, ce lac souterrain. Il recueillait une source profonde, déjà connue au temps des trois hêtres du bois sacré des Triboques. Cette source était si vénérée aux époques du paganisme que l'Église la fit consacrer. Ce puits servait aux baptêmes des premiers chrétiens. Saint Rémy, disait-on, y avait baptisé Clovis. On l'appelait le «puits des enfants», parce que beaucoup de prêtres d'Alsace venaient y chercher l'eau nécessaire aux baptêmes.
Les fondations une fois achevées, le monument s'éleva peu à peu, jusqu'en 1050. L'argent se faisait rare. Mais le pape Léon IX, qui était un Alsacien, de la famille des Eguisheim, permit de nouvelles quêtes et accorda un nombre infini d'indulgences.
On ne sait pas quelle pouvait être cette première forme de la cathédrale, mais on sait qu'en 1145, saint Bernard y célébra la messe, et aux yeux d'une assistance saisie de crainte et d'admiration, rendit l'usage de ses membres à une jeune fille paralytique.

Jean Variot, Contes populaires et traditions orales de l'Alsace, (1936), Librairie de Paris Firmin - Didot et Cie n° 45 p. 69


Le baptême chrétien du roi Clovis et les premiers mécennats en faveur d'une cathédrale dédiée à Notre-Dame

Le roi païen des Francs Clovis, marié à la reine Clothilde, chrétienne, fit voeu, à la bataille de Tolbiac, qu'en cas de victoire, il se convertirait au christianisme. Après ses succès guerriers, il vint à Strasbourg, s'installa au Königshof, le siège royal des Alamans, et se fit prêter serment par la population. Il décida, sur adjuration de son épouse, de se laisser baptiser, et fit venir saint Rémy et Vestalus.
Au moment du baptême au temple de Mars, où la croix de saint Materne avait détrôné la statue, saint Rémy dit à Clovis habillé de blanc: "Fier Sicambre, en promettant de n'adorer que Dieu et le Christ, tu feras voeu de détruire ce temple et tous les temples où on sacrifie au diable et tu promettras de favoriser partout la propagation de la foi chrétienne!"
En 504, Clovis fit abattre le temple de Mars fort branlant déjà et fit édifier à la place le premier temple chrétien en bois et pierres, dans le style "franc". Couvert d'un toit immense et dédié à la Trinité et à Notre-Dame. La construction fut probablement achevée en l'an 510 et dotée de richesses par Clovis.
En l'an 769, le roi Pépin, venu avec femme et enfants à Strasbourg, ordonna de construire un choeur en pierre au-dessus de l'oratoire des prêtres. Cette oeuvre fut achevée par son fils Charlemagne qui dota l'église de nombreuses reliques saintes, de pièces d'orfèvrerie en or et en argent, ornées de pierres précieuses. Le Temple de Louis-le-Pieux, ébauche de la Cathédrale de Strasbourg dominait de loin les autres édifices religieux de vallée rhénane. On dit que les anges du ciel, les saints et la Vierge Marie visitèrent très souvent cette église où eurent lieu quotidiennement de nombreux miracles.
L'église de Clovis fut incendiée en 870, plusieurs fois reconstruite, en l'an 1007, la foudre la brûla définitivement. Le prince-évêque de Strasbourg, Wernher, décida de construire une vaste église qui résistât aux éléments et au temps.
De nombreux donateurs impériaux et royaux aidèrent à la construction de l'édifice. Ainsi Henri II, roi de Bavière, dit "saint Henri" se montra fort généreux. Ce sont les "Frères de Marie" à la grande piété, qui collectaient les donations. Dans la légende de la prébende du roi de Choeur (Chorkönigspründe), Henri II aurait été tenté de renoncer à sa couronne impériale pour devenir chanoine de la Cathédrale de Strasbourg, car il avait été fort impressionné par la ferveur des "Frères de Marie". Mais l'évêque Wernher lui adjoignit de garder son empire. Henri II paya alors une forte somme pour un prêtre devant le remplacer à vie lors des offices et dans le choeur et dota l'église de nombreux trésors.


Les trois rois

Il y avait trois rois puissants et riches, si riches qu'il était impossible de compter l'or, l'argent et les pierres précieuses contenus dans leurs coffres.
Or, quand ils apprirent qu'on avait besoin d'argent, à Strasbourg, pour construire une cathédrale dédiée à la Vierge, ils vinrent dans la ville, montés sur leurs chevaux de guerre et suivis de leurs armées, à cette fin de porter leurs richesses à l'évêque et au chapitre.
Une fois tous leurs trésors dépensés pour la construction en cours, et l'argent venant à leur manquer, voilà les trois rois qui partirent sur les routes, mais non montés sur leurs chevaux qu'ils avaient dû vendre à des rouliers, et non suivis de leurs armées ni de leurs serviteurs, qu'ils avaient dû congédier faute de pouvoir les payer.
Et alors, ils ont mendié. Ils ont tendu la main aux voyageurs, aux marchands dont les équipages avaient peine à s'avancer, tant ils étaient opulents. A la nuit tombée, ils demandaient qu'on les laissât reposer dans les granges des fermes.
Et ils disaient: «Donnez votre obole aux trois rois sans le sou, qui ont donné tout leur bien pour la cathédrale de Strasbourg».
Ils recueillirent ainsi des sommes considérables, qu'ils entassèrent dans des sacs de toile et qu'ils chargèrent sur un chariot. Et ne voulant pas louer des chevaux pour ne pas entamer les sommes d'argent destinées au chapitre, ils s'attelèrent eux-mêmes, par grande humilité, et parvinrent jusqu'à la «Cour des Corvées», où s'assemblaient les travailleurs de la Cathédrale. Cette cour est aujourd'hui la place du Château.
En souvenir de ces trois rois, le Chapitre ordonna aux imagiers de fixer sur la façade trois statues équestres de ces grands de la terre qui ne craignirent pas de se faire mendiants pour aider à la construction de la demeure de Dieu.

Jean Variot, Contes populaires et traditions orales de l'Alsace, (1936), Librairie de Paris Firmin - Didot et Cie n° 46 p. 70

La légende des trois rois de pierre

À l'époque de la construction de la Cathédrale de Strasbourg, existaient trois rois immensément riches et puissants. Leur richesse ne pouvait rivaliser qu'avec leur bonté et leur piété. Très généreux, ils donnaient aux pauvres et aux malades. Lorsqu'ils entendirent parler des besoins des constructeurs de la cathédrale, ils sacrifièrent joyeusement leur or et leurs trésors pour l'Oeuvre Notre-Dame. Ils congédièrent leurs soldats et leurs valets. Chaque jour leur zèle augmenta et leurs richesses fondirent au soleil.
Les trois rois, tout en devenant plus pauvres que les pauvres, virent proportionnellement s'élever l'église de Marie ce qui réjouit leurs coeurs humbles. Ils s'adonnèrent alors à la piété et à la charité, mendiant pour l'Oeuvre Notre-Dame, de leur vivant.
En remerciement de leur dévouement exemplaire on leur érigea en 1291, trois statues équestres, au-dessus du portail de la cathédrale. Certains disent que ces statues représentent les rois Clovis, Dagobert et Rodolphe de Habsbourg. Détruites, ces statues furent reconstituées et en 1824, on leur adjoignit la statue équestre représentant Louis XIV.
D'autres versions de cette légende, disent que les trois rois chargèrent, enfermés dans des sacs de toile, les trésors ainsi amassés et qu'ils s'attelèrent eux-mêmes aux chariots. Ces trois personnages sont parfois confondus avec les Mages. Ces derniers quittent d'ailleurs chaque année leur crypte de Cologne pour se rendre au Champ du Feu afin d'y purifier l'air; pour cela, ils traversaient Strasbourg.

L'empereur et le moine pervers

Il était une fois un empereur, traversant les Alpes, voulant se faire couronner par le pape, afin de pouvoir faire régner l'ordre parmi les peuples d'Italie et les soumettre à nouveau au Saint Empire Germanique. Communiant à la messe à Bologne, l'empereur avala une hostie empoisonnée et en mourut dans d'effroyables souffrances.
Ce fut un moine pervers qui perpétra ce forfait et sa mémoire fut bannie partout. En souvenir de ce crime horrible, on plaça sur la tour de la Cathédrale de Strasbourg, la statue de l'empereur et celle du moine.
De nos jours, la grande statue de l'empereur, tenant dans ses mains le globe terrestre, est visible du côté ouest de la tour, il regarde au loin, la mine sombre, à côté de lui, l'effigie du moine criminel est représentée avec un visage affreux, tourmenté par les remords.

Le roi du choeur

En 1010, l'empereur Henri II, dit le Boiteux, arrière-petit-fils d'Henri l'Oiseleur, et qui fut couronné à Rome en 1014, vint à passer par Strasbourg.
Les efforts des «frères de Marie» (c'est ainsi qu'on appelait les prêtres et les clercs de l'église), pour trouver l'argent nécessaire à la construction tant souhaitée par eux, touchèrent son coeur. Ayant vécu quelque temps parmi ces âmes simples et ardentes, il souhaita de laisser à d'autres les charges du pouvoir. Il préférait la pauvreté des serviteurs de Dieu, aux splendeurs de la couronne.
Un jour, il demanda à l'évêque Wernher de le recevoir comme simple clerc. L'évêque lui demanda s'il acceptait la condition première des prêtres qui est l'obéissance, et l'empereur fit serment d'obéissance. «S'il en est ainsi, s'écria l'évêque, je t'ordonne, berger, de retourner à ton troupeau. N'abandonne pas les hommes!» Ainsi parla l'évêque et l'empereur en fut marri, mais dut obéir.
L'empereur combla de riches présents les frères de Marie, et il voulut qu'un prêtre occupât toujours durant les offices la place qu'il aurait voulu occuper. Il fonda pour cela une prébende à perpétuité. Durant des siècles, on vit assis à la première place parmi les clercs, celui qui chantait la gloire de Dieu au nom de l'empereur Henri le Boiteux, qu'on appela aussi Henri le Saint. Ce prêtre était appelé le «Roi du Choeur».

Jean Variot, Contes populaires et traditions orales de l'Alsace, (1936), Librairie de Paris Firmin - Didot et Cie n° 43 p. 68


Saint Bernard et la jeune fille paralysée.

En l'an 1145, lorsque saint Bernard, le réputé prieur de Clairvaux se rendit à Spire pour y prêcher l'esprit de croisade, il s'arrêta à Strasbourg; le quatrième dimanche de l'Avent un 23 décembre, saint Bernard célébra la messe à la Cathédrale de Strasbourg.
Après la célébration, on lui amena devant l'autel, une jeune fille paralysée. Lui imposant les mains, saint Bernard la délivra de son mal et devant la foule étonnée, le mauvais esprit ayant possédé son corps, sortit d'elle. La jeune fille put rentrer en marchant à la maison, accompagnée par la ferveur des assistants au miracle.

Légende du meunier à cheval

La nef de la Cathédrale étant achevée, le grand architecte rhénan, Erwin von Steinbach, entreprit la construction de la façade, réalisant, à partir de 1226, une des merveilles du monde.
Dans toute l'Alsace et les pays limitrophes, les ecclésiastiques distribuaient ou promettaient de nombreuses lettres d'indulgence à tous ceux qui donneraient leur obole ou leur temps de travail pour permettre d'avancer le gigantesque ouvrage.
Les pierres de grès venaient de la carrière de Notre-Dame, sise dans le Kronthal près de Wasselonne. Même les malfaiteurs (les meurtriers exceptés) essayaient de gagner leur salut éternel! La course contre la montre était commencée. Ce fut un meunier à cheval, qui le premier, rapporta des carrières un immense bloc de grès et le déposa dans la loge des tailleurs de pierres. Un tailleur décida alors de sculpter dans cette masse le portrait du meunier à cheval, fier de son exploit. Cette statue fut intégrée à l'édifice, au chapiteau de l'un des piliers en face de la loge du garde (selon Grandidier).

Les deux ouvriers

Commencée en 1176, la reconstruction de la Cathédrale avança si lentement, que la nef fut achevée seulement en 1275. Alors on songea à bâtir le portail et les deux tours. On entreprit de creuser leurs fondations au début de 1276. L'inauguration des travaux eut lieu pour la fête de la Chandeleur.
Ce jour-là, après la messe, l'évêque Conrad de Lichtenberg, suivi du clergé, du Conseil de la Ville, de la noblesse, des bourgeois et autres habitants de Strasbourg, fit processionnellement le tour du chantier, et le bénit. Puis, selon la coutume, on lui présenta une bêche, avec laquelle, par trois fois, il creusa le sol. Ensuite, chanoines et autres clercs l'imitèrent.
Dès la fin de la cérémonie, les terrassiers se précipitèrent, chacun voulant être le premier à remuer la terre à l'endroit même où l'évêque l'avait à peine entamée.

C'est alors que deux ouvriers en vinrent à se disputer âprement cet honneur. L'un d'eux, fou de rage, et avant que personne n'eût le temps de s'interposer, brandit son outil et l'abattit sur son compagnon. La foule poussa des cris d'horreur, et l'évêque, épouvanté d'un tel crime, « défendit pendant neuf jours de travailler sur le sol souillé par ce meurtre ». L'interdit fut levé après une nouvelle bénédiction du chantier.

S'agit-il là d'un fait vraiment historique, ou d'une légende ? Nous penchons en faveur de la deuxième hypothèse, car les auteurs anciens ont signalé plusieurs fois de telles querelles: à Jérusalem, lors de la construction du Temple; à l'abbaye de Roslyn, en Ecosse, à propos d'un pilier; à l'église abbatiale de Saint-Ouen, à Rouen, au sujet des deux roses.

Gabriel Gravier, Légendes d'Alsace, Collection du Mouton Bleu (1988)

La corne de l'auroch

Du vivant du grand Erwin von Steinbach, il vint de Hongrie un voiturier proposant ses services pour transporter les grosses pierres utiles à la construction de la cathédrale, depuis le Kronthal jusqu'à la place du Château à Strasbourg.
Son chariot était attelé d'un puissant auroch, gros comme trois boeufs, aux deux cornes immenses, recourbées et pointues. Durant des années, cet attelage transporta les plus grosses pierres qu'on eût jamais amenées, avec semble-t-il, peu d'efforts. Tout le monde dans la région connaissait l'auroch et son maître.
Or, un jour de grande chaleur, l'auroch s'écroula et mourut face à la Cathédrale. Le chapitre ordonna qu'une des cornes de l'animal fût suspendue à une chaîne au pilier qui faisait face à l'ancienne chaire en pierres et de la pierre baptismale, ce qui fut fait.
La légende de cette corne d'auroch ne doit pas être confondue avec celle de la corne de griffon ou de la licorne, faisant partie jusqu'à la Révolution française du trésor de la cathédrale.

La corne de l'aurochs

Au temps où l'on construisait la façade, c'est-à-dire du vivant du grand Erwin, il vint de Hongrie un voiturier qui proposa ses services pour transporter les pierres, des carrières du Cronthal à Strasbourg. Et il se vantait de pouvoir charrier à lui seul plus de blocs que dix autres voituriers. Pour voir l'attelage de ce Hongrois, le Chapitre se transporta sur la cour des Corvées. Le chariot était monté sur des roues solides mais ne présentait rien d'extraordinaire. Par contre, la bête qui s'y trouvait attelée arracha des cris de stupeur à la foule assemblée.
C'était un aurochs, gros comme trois gros boeufs, dont le front était surmonté de deux cornes immenses (elles mesuraient bien sept pieds) très contournées sur toute leur longueur et très effilées à l'extrémité.
On accepta les offres du Hongrois, qui partit vers le Cronthal, et revint avec une énorme charge de pierres. Durant des années, avec un zèle digne de la plus grande admiration, cet homme transporta les plus grosses pierres qu'on eût jamais amenées dans la cour des Corvées.
L'aurochs était très connu des Strasbourgeois qui aimaient à le caresser, car c'était une très brave bête, aux yeux très doux, aussi bonne que forte.
Or, un jour qu'il faisait une grande chaleur, comme l'équipage du Hongrois débouchait sur la place, l'aurochs tomba soudain, à la grande pitié de tous les assistants. Chacun avança la main sur son front, pour le flatter une dernière fois, car on comprenait qu'il allait mourir. Et l'aurochs tourna la tête et, avant de fermer ses yeux pour toujours, contempla la façade à laquelle il avait apporté tant de pierres.
Il faut honorer, comme il convient les animaux, puisque ce furent un âne et un boeuf qui de leur haleine, chauffèrent Jésus-Christ, quand il vint sur notre monde par une nuit glaciale. C'est pourquoi le Chapitre ordonna qu'une des cornes de cet aurochs fût suspendue au pilier qui faisait face à la chaire à prêcher. Ce qui fut fait.

A propos de la corne de l'aurochs suspendue au pilier, il convient de ne pas confondre avec «le cor dont on sonnait pour les Juifs», deux fois par nuit sur la plate-forme de la Cathédrale. Une tradition prétendait que les Juifs avaient un jour sonné du cor pour avertir des assiégeants du moment propice pour l'assaut. On les accusait aussi d'avoir empoisonné les puits et d'avoir provoqué la grande «mort noire» de 1349. Cette sonnerie de cor par les «Todten Pfiffer» (sonneur des mort rappelait la soi-disant félonie des juifs. Un grand nombre de ces malheureux, le samedi, jour de Saint-Valentin de 1349, furent brûlés, sur l'emplacement de la rue Brûlée, dont l'appellation trouverait ainsi son origine.
La corne de l'aurochs du Hongrois, qui fut, ce qu'on a dit, suspendue durant de longues années au pilier à la chaire, est sans doute la même dont il est question dans certains récits à base historique.
En 1380, un des chanoines du Chapitre, le sire Rodolphe de Schauenbourg, qui avait pour cette corne une vénération spéciale et se croyait persécuté par des ennemis imaginaires, voulut se mettre à l'abri des entreprises qui l'effrayaient, en cassant l'extrémité de la corne, et en la portant sur lui comme une infaillible protection. Mais il avait été châtié cruellement de son larcin par le haut-mal qui l'affligea durant nombre d'années. De plus, il fut exclu du Chapitre, qui décida en outre de ne jamais recevoir aucun membre de la famille des barons de Schauenbourg. Le fait est raconté par Grandidier et par Schilter, l'éditeur de Königshoven.
Dans certaines traditions orales rapportées par Specklin et Schadäus, cette corne aurait été offerte à la Cathédrale par Dagobert.
Grandidier, qui l'a vue, ne fait à ce sujet qu'une brève allusion: «Les uns en font une corne de griffon. Les autres disent que c'est la corne d'un buffle de Hongrie qui amena des pierres pour la construction de la Cathédrale. Ce dernier fait n'est pas constaté».
Cette corne était un peu plus épaisse qu'un bras d'homme à sa base, et quoiqu'elle fût très solide, on pouvait la ployer comme un jonc.
Enfin, certains prétendaient qu'elle avait été apportée à la Cathédrale par des bateliers du Rhin et qu'elle était la corne d'un monstre matin. C'était l'opinion de Grandidier, qui la prétend «corne de narval».
Elle joua, paraît-il, un grand rôle durant les querelles religieuses. Elle disparut mystérieusement en 1584, et cette disparition consterna l'évêque et le Chapitre, comme s'il se fût agi du sort de la Cathédrale. En 1638, non moins mystérieusement, elle fut replacée dans le Trésor. Elle semble avoir été définitivement perdue pendant la Révolution.

Récits Légendaires d'Alsace, Robert Kuven, Raymond Matzen, Editions Publitotal Strasbourg (1976)

La légende de la corne de la licorne

En 1380, on mentionne pour la première fois (Grandidier) une corne de licorne déposée dans le trésor de la cathédrale, célèbre car d'une grande rareté. On prétend qu'elle est un don du roi Dagobert; en conséquence, la ville de Saverne, chef-lieu de l'Evêché, prit pour armes une licorne.
On raconte qu'un chanoine, Rodolphe de Schauenburg, en enleva la pointe, la considérant comme une amulette contre la peste et le poison. Ce chanoine fut exclu du chapitre ses collègues jurèrent de ne plus recevoir parmi eux aucun descendant de cette famille. Cette corne disparut en 1584, car elle fut mise en sécurité au Luxembourg, au moment des troubles de religion, elle fut renvoyée en 1638 dans une boite de sapin fermée par trois serrures. L'évêque y tenait comme porte-bonheur de la Cathédrale. Elle disparut définitivement à la Révolution et les malheurs commencèrent.

Sabina

Dès 1227, le maître Erwin von Steinbach, appelé par l'évêque Conrad de Lichtenberg, posa les premières pierres de la façade de la Cathédrale. D'après la légende, le maître aurait été bien soutenu dans son travail par son fils, maître Johannes et sa fille Sabina, sculpteurs émérites. Partout on loua l'art de Sabina, vierge pure, qui réalisa de merveilleuses statues ornant les portails et porches en face du palais épiscopal.
Ainsi, on impute à Sabina, les deux statues de femmes représentant le christianisme triomphant et le judaïsme aveugle, face aux tables de la Loi, les sculptures du trône de Salomon et des quatre scènes de la mort, de l'enterrement, de l'ascension et du couronnement de la Vierge Marie et bien d'autres personnages.
Avant de se mettre au travail, elles invoquait chaque jour le nom du Seigneur; elle affirmait que les pierres dures du Kronthal, s'amollissaient comme de la terre glaise, sitôt qu'elle implorait la mère du Christ.
La légende a toujours associé les génies créateurs d'Erwin de Steinbach et de Sabina. Cette dernière aurait même hésité à fermer les yeux de son père au moment de sa mort, car il les avait fixés sur la rosace de la façade principale de la Cathédrale, dont il voulait emporter l'image dans sa tombe.
Les sources historiques (selon Specklin) néanmoins détruisent cette légende, car Sabina est morte en réalité quelques années avant la naissance de son père et aurait été plus âgée que lui, d'un siècle (au début du 12° siècle). Son frère, Johannes est également une sorte de figure légendaire. L'effigie de Sabina serait celle de la femme sculptée d'un côté du portail Sud de la Cathédrale. L'imagination populaire, au fil des siècles, lui a fait également sculpter la porte en bronze de l'entrée principale de l'édifice. Mais les Allemands, voulant fondre cette porte pour en faire des canons, découvrirent qu'elle était en bois recouvert de métal. Les statues de Sabina sont parmi les plus célèbres de la Cathédrale de Strasbourg.

Maître Erwin von Steinbach

Après l'intervention de nombreux maîtres d'oeuvre comme Hermann Auriger (1200 à 1230), Rodolphus (1230 à 1250), Welinius de Nordelahe qui entreprit le renouvellement de la nef et fit venir des sculpteurs français, la Cathédrale était à peu près terminée, sauf les tours et le portail de la façade.
À ce moment apparut Erwin von Steinbach, sous l'évêque Conrad de Lichtenberg, qui commença ses travaux le jour de la purification de la Vierge, à la Chandeleur de 1276. On raconte que durant la cérémonie, deux ouvriers en "compétition" de piété, se querellèrent pour savoir lequel des deux poserait la première pierre des fondations, en présence de l'évêque et d'Erwin von Steinbach. Cette fête amusa d'abord l'assistance; mais l'un des ouvriers, dans sa jalousie, tua son compagnon à coups de pelle. Conrad de Lichtenberg, l'évêque, interdit de travailler durant neuf jours et bénit l'édifice pour le purifier de ce crime.
Architecte génial, Erwin von Steinbach fut souvent critiqué, abandonné moralement. C'est sa ténacité patiente qui nous comble aujourd'hui. Sous sa direction, les travaux avancèrent vite et bien. Il laissa beaucoup de dessins destinés à guider le travail de ceux qui termineraient son oeuvre. Il mourut en 1318, léguant à l'Oeuvre Notre Dame son cheval, sa règle et ses compas, plus une rente de quatre onces deniers. Sa femme mourut peu après lui et légua à la même oeuvre la robe et le manteau de l'architecte.
Au moment de la mort d'Erwin (cf. Gevin-Cassal), les corbeaux noirs volant autour de la Cathédrale furent remplacés par des colombes blanches et les cloches de l'église se mirent à sonner le glas d'elles-mêmes. Sur le lac souterrain, si mystérieux, les gnomes dans leurs barques chargées d'âmes, pleurèrent amèrement le grand disparu et firent le voeu de toujours bien garder sa tombe! Erwin von Steinbach fut enterré dans un enclos tout contre la Cathédrale et durant des siècles, personne ne savait où se trouvait sa tombe.
En 1816, elle fut découverte par Sulpice Boisserée et Maurice Engelhard, sous un tas de charbon, dans la petite cour de la chapelle Saint-Jean Baptiste! Sulpice Boisserée est connu comme historien du dôme de Cologne et promoteur de la reprise des constructions de cette célèbre cathédrale.
Pour le peuple, Erwin von Steinbach est resté le seul et unique architecte de la Cathédrale.

Sulpice Boisserée qui, avec le Strasbourgeois Michel Engelhard, découvrit en 1816 la pierre tombale du grand architecte, était un ami de Goethe. Il fut l'historien du dôme de Cologne et le promoteur de la reprise des constructions de cette célèbrecathédrale. « Goethe, au XVIII° siècle, plein de ferveur pour l'oeuvre d'Erwin, dit éloquemment sa peine d'avoir en vain cherché la pierre tombale du maître et dédia à des mânes peut-être sans gîte l'hommage de son religieux enthousiasme.»
Voici le texte de l'épitaphe d'Erwin (qui comprend également celle de la femme de l'artiste): «Anno Domini M.CCC.XVI. XII kalendas augusti obiit domina Husa uxor magistri Erwini, -Anno Domini M.CCC.XVIII. XVI kalendas februarii obiit magister Erwinus gubernator fabricae ecclesiae argentinensis».
Cette épitaphe, en caractères gothiques du XIV° siècle, existe encore « sur la partie inférieure d'un des contreforts de la chapelle Saint-Jean, où elle demeura longtemps cachée ». La tombe du grand Erwin devait se trouver sous cette épitaphe.
Un article de A. Teusch dans la Revue d'Alsace (1836) et un autre de Louis Schneegans dans la même revue (1862) donnent les détails de la découverte du tombeau d'Erwin, découverte due moins au hasard qu'à la patience et au flair de Boisserée et d'Engelhard (Communications de Georges Delahache, du 28 décembre 1923).

Les successeurs de Maître Erwin de Steinbach furent: Johannes Erwin (que l'on dit son fils ou son neveu), Gerlach, Kunz, Michel de Fribourg.
Le souabe Ulrich d'Ensingen entreprit en 1399 d'élever la tour. Il mourut en 1419 et son successeur Jean Hültz de Cologne acheva la tour, dont la construction coûta tant de vies humaines, que le Chapître décida qu'il ne serait pas bâtie une seconde. C'est donc maître Jean Hültz qui donna à la cathédrale l'aspect qu'elle a aujourd'hui.


Légende du petit bonhomme de pierre, regardant le pilier des anges

La légende impute à Erwin von Steinbach, la sculpture du buste d'un homme, s'appuyant à deux mains à la balustrade de la galerie au-dessus de la sacristie du Séminaire, en face du célèbre pilier des anges, de 10 à 12 pieds de hauteur, soutenant toute la voûte. (Historiquement, le grand Erwin a vécu au XIII° siècle et le buste date de la fin du XV° siècle).
Ainsi, dans la tradition orale, Erwin von Steinbach, visitant un jour son chantier, aperçut un bonhomme, un paysan, observant le pilier des anges avec un certain dédain en disant: "tout cela est hélas bien éphémère, ce pilier ne supportera pas longtemps le poids de la voûte. Il s'écroulera et on comptera un malheur de plus dans la cathédrale!" Ainsi parlait le petit homme avec une moue dédaigneuse et la voix désagréable de ceux qui ne font rien et critiquent les autres. Maître Erwin lui demanda alors de poser pour lui et fixa les traits et son buste dans un bloc de grès qu'il mit dans la balustrade de la chapelle Saint-André, en face du pilier des anges. Il dit alors au petit bonhomme de paysan qui doutait de lui: "Restez là et ne bougez plus; attendez la chute du pilier jusqu'à la fin du monde!" Le petit bonhomme de pierre, coiffé d'une casquette, s'appuie encore à la balustrade de pierre et de la même place, attend de voir tomber le pilier des anges...

Le petit bonhomme appuyé, qui regarde le pilier des anges

Un jour, Erwin de Steinbach faisait sa visite parmi les travaux, quand il aperçut un petit bonhomme qui observait le pilier des anges en hochant la tête et en haussant une épaule avec dédain.
Maître Erwin lui demanda si le pilier ne lui plaisait pas, à quoi répondit l'autre: «Au contraire, il me plaît beaucoup; les anges sont du ciseau d'un sublime artiste; leurs physionomies sont radieuses et les ailes forment de magnifiques arabesques qui charment l'oeil et la pensée. Mais tout cela, hélas! est bien éphémère! Je ne sais quel est l'architecte qui peut croire que ce pilier tiendra longtemps. Ce pilier ne supportera jamais le poids de la voûte. Il s'écroulera, et on comptera un malheur de plus dans cette belle cathédrale qui a déjà tant de fois souffert de la foudre du ciel et de la barbarie des humains».
Ainsi parlait le petit bonhomme, avec cette voix pointue des gens qui ne font rien et qui critiquent ceux-là qui font quelque chose.
Maître Erwin de Steinbach, durant un long moment, embrassa du regard le haut splendide pilier, puis s'adressant au petit bonhomme: «Suivez-moi!» dit-il. L'autre ne se pas prier, songeant avec orgueil que le maître allait lui demander ses conseils durant un entretien grave et particulier. Mais Erwin de Steinbach l'emmena vers la loge des tailleurs de pierre, où il choisit un bloc; dit au petit bonhomme de ne pas bouger; attaqua le bloc à grands coups de ciseau et force coups de marteau; et il fixa les traits de celui qui avait la langue si bien pendue. On le voyait, frappant de ressemblance, et regardant en l'air.
Le travail fini, maître Erwin invita le petit bonhomme à le suivre encore. Ils gagnèreire la porte de la chapelle Saint-André. Là, le maître de l'oeuvre monta sur une échelle et fixa la petite image de pierre sur la balustrade. «Restez-là, et ne bougez pas, monsieur le critiqueur! Vous allez attendre que le pilier tombe. Jusque là, défense de remuer! Je souhaite du plaisir jusqu'à la fin du monde!»
Il est toujours à la même place, ce petit bonhomme, appuyé à la balustrade de la chapelle Saint-André. Il a d'ailleurs un bon torticolis... Pensez-donc!... Depuis le temps qu'il est là! Et il se dit aussi qu'on ferait mieux de se taire que de discuter un homme comme Erwin de Steinbach.

Récits Légendaires d'Alsace, Robert Kuven, Raymond Matzen, Editions Publitotal Strasbourg (1976)

photo P Ju On a prétendu que la statuette de pierre, représentant un homme accoudé coiffé d'un béret, et regardant le pilier des anges avec beaucoup d'attention, est un buste de maître Erwin de Steinbach. Mais beaucoup d'autres statues passaient également pour représenter le grand Erwin.
Ainsi, dans la chapelle Saint-Jean- Baptiste, se trouve le tombeau de l'évêque Conrad de Lichtenberg (mort en 1290). Ce tombeau pourrait bien être une des oeuvres d'Erwin. Or, au pied du tombeau, « difficile à voir... une statuette, assise et comme repliée sur elle-même, la tête pensive appuyée sur le coude, semble représenter Erwin et « signer son oeuvre » (Strasbourg, Delahache, p. 30).
photo P Ju


La légende du Christ des Douleurs

En 1410, on cite à Strasbourg, un imagier sculpteur réputé du nom de maître Michel Bohem, à qui l'on signala, dans les marais du Hirtz, un tronc flottant intriguant les passants. Ce tronc flottait près du rivage, mais dès qu'on voulait le saisir, il filait au loin, entraînant parfois dans l'eau des hommes qui essayaient de s'en emparer.
Maître Bohem, à son tour, tenta sa chance et fut rejeté par le grand bois flottant contre un rocher. Se relevant péniblement, il jura que s'il pouvait sortir le bois de l'eau, il y sculpterait un Christ des Douleurs. Alors, à la stupéfaction de tout le monde, le tronc d'arbre s'approcha du rivage, se laissa empoigner et amener sur la rive. Durant toutes ces manoeuvres, maître Michel Bohem s'était blessé au ventre et souffrait cruellement pendant qu'il sculptait le bois transporté dans son atelier.
Il avait réalisé un admirable Christ portant sa croix. Alors il supplia le Christ de le guérir; le visage de ce dernier regarda l'artiste avec bonté et il fut guéri immédiatement. On plaça le Christ et sa croix dans une chapelle de la Cathédrale, près de l'entrée et la foule lui consacra un culte fervent.
Quelques années plus tard, un maître tonnelier, riche bienfaiteur de l'église, appelé Hans Vetter, voulut faire transporter le Christ des Douleurs dans sa paroisse Saint Marbre, ce qu'on lui accorda. Mais lorsque les ouvriers voulurent dégager la statue de son socle, il leur fut impossible d'attaquer le sol d'où jaillissaient des étincelles, comme d'un rocher dur. Ils essayèrent d'ébranler l'effigie avec des cordes enroulées. En vain. Le Christ des Douleurs ne voulait pas quitter son emplacement, indiqué par Michel Bohem. Hans Vetter, après sa mort, fut enterré au pied du Christ, après avoir consacré sa fortune aux indigents venant implorer l'image sainte.

Le Christ de Douleurs

En 1410, vivait à Strasbourg un imagier fort réputé, qui s'appelait maître Michel Bohem.
On vint lui dire que, dans le marais de Hirtz, un énorme morceau de bois, grand comme le tronc d'un chêne, apparaissait parfois à la surface des eaux et semblait poussé par un courant vers le rivage.
Comme il paraissait d'un bon usage, beaucoup avaient tenté de s'en saisir, mais comme une bête marine armée de nageoires, il s'était échappé, entraînant souvent les hommes dans les flots. Une grande crainte à son sujet régnait alentour.
Maître Michel Bohem s'en vint sur le bord du marais de Hirtz et aperçut le mystérieux morceau de bois qui s'approchait du rivage comme s'il voulait se laisser prendre, mais qui brusquement recula, jetant le sculpteur contre un roc. Maître Michel Bohem, se relevant péniblement, jura devant Dieu et la nature que, s'il pouvait retirer de l'eau ce tronc d'arbre, il s'en servirait pour fixer l'image du Christ de Douleurs. Alors, au grand ébahissement de tous, le morceau de bois reparut à la surface des eaux, s'approcha doucement du rivage comme une nef conduite par un pilote habile, et se laissa prendre et amener sur la rive.
Et transporté dans l'atelier de Michel Bohem, après peu de temps, il était devenu une admirable image du Christ portant sa croix.
Au bord du marais, quand il avait été jeté contre un roc, le sculpteur s'était cruellement blessé au ventre, et il ne pouvait maintenant travailler qu'à grand'peine.
Il implora le Christ qu'il avait sculpté. Et un prodige glaça d'étonnement ceux-là qui étaient présents. Le visage du Sauveur se tourna et avec bonté regarda l'artiste, qui à cette minute même fut guéri.
Quand on plaça le Christ de Douleurs dans une chapelle de la Cathédrale, près de l'entrée, le peuple vint admirer la statue miraculeuse et lui consacra un culte ardent.
Or, quelques années plus tard, Hans Vetter, honorable maître dans la Corporation des Tonneliers, demanda au Chapitre l'autorisation de faire transporter le Christ de Douleurs dans sa paroisse Saint-Martin. Cette autorisation lui fut gracieusement accordée, car le sire Hans Vetter était un assidu bienfaiteur de l'Église. Mais, une fois les dalles soulevées, quand les ouvriers voulurent creuser autour du socle de la statue pour la dégager, il fut impossible à leurs pioches d'attaquer le sol, d'où jaillissaient des étincelles, comme s'il se fût agi de roc. On tenta d'ébranler la statue, en tirant avec des cordes enroulées à des grosses poulies agencées avec force peine.
Le Christ de Douleurs voulait rester là où maître Michel Bohem l'avait placé et où le peuple avait continué de le vénérer. Ce que voyant, le Chapitre décida qu'il ne fallait pas mener plus avant une tentative qui pourrait devenir sacrilège.
Plus tard, maître Hans Vetter fut enterré au pied du Christ de Douleurs. Il avait donné au Chapitre une grande partie de sa fortune, afin qu'elle fût donnée aux pauvres infirmes qui venaient implorer la sainte image.
Et le poids de la statue du Christ fut légère à la dépouille de cet homme de bien.

On lisait dans le Livre des Donateurs, conservé à l'oeuvre Notre-Dame, une inscription dont voici la traduction:
«Vetter Hans, tonnelier à Strasbourg, et sa femme Elisa, son épouse légitime, ont, l'an 1410, acheté puis donné à l'oeuvre, dans l'intention de faire le salut de leur âme à tous deux, l'image du Christ triste qui porte la croix sur l'épaule, et qui est dressée derrière la grande porte de la Cathédrale» .
Jusqu'à la Réformation, cette statue fut l'objet d'une vénération toute particulière.
L'impossibilité de transporter un objet religieux: statue, cloche, etc., comme le «Christ de Douleur», qui refuse de changer de place, est fréquente dans le folklore du Rhin. On en trouvera de nombreux exemples et particulièrement la cloche dite « la Suzanne», de Soulzmatt.

La légende du «Christ de douleurs a été mentionnée au XVI° siècle par Sebald Büheler (cf. R. Reuss, De scriptoribus) , peintre et chroniqueur, dans sa chronique manuscrite pour l'année 1410. C'est lui qui a transmis le nom de l'imagier Michel Bohem, qui sans lui serait ignoré.
Cependant, ce nom de Bohem peut n'être qu'une appellation de nationalité, auquel cas il s'agirait d'un maître Michel de Bohême (ou le Bohémien). L'imagier en question serait alors un des trois gentilshommes de Prague, peintres et scuplteurs célèbres, qui ont travaillé également, comme architectes, à la tour de la Cathédrale. On leur devait une belle image de Vierge triste. II se pourrait que le Christ triste portant la croix eût été le pendant de cette Vierge.

Récits Légendaires d'Alsace, Robert Kuven, Raymond Matzen, Editions Publitotal Strasbourg (1976)

La merveilleuse horloge astronomique.

Plusieurs légendes se superposent à propos de l'horloge astronomique de la Cathédrale. Durant le Moyen Age, chaque monument de quelque importance, église ou construction civile, contenait un ou plusieurs détails particuliers qu'il fallait savoir décrire, afin de prouver qu'on avait réellement visité ces monuments.
La Cathédrale de Strasbourg possède plusieurs de ces "signes": corne de l'auroch, du Hongrois, en face de la chaire, le petit bonhomme de la balustrade de la chapelle Saint André et bien d'autres.
En font partie l'horloge astronomique et son coq chantant. Elle fut construite en 1571 par un professeur de mathématiques Dasypodius, qui en dressa les plans. On venait de tous les pays pour admirer cette oeuvre fantastique et bien des grandes villes proposèrent des fortunes au constructeur pour qu'il construisit dans leurs cathédrales des horloges aussi belles. Le mathématicien refusa toujours. Il passait sa vie à perfectionner son oeuvre. Mais il devint peu à peu aveugle. Alors il convoqua de savants mathématiciens et de mémoire, tenta de leur indiquer le secret des rouages et de leur entretien. Mais l'horloge déclina, car ce n'était plus la même main qui en guidait la marche. Les mouvements s'arrêtèrent les uns après les autres, au grand désespoir de son créateur qui en mourut de chagrin; le jour de sa mort, l'horloge sonna une dernière fois. Après un silence de plusieurs siècles, l'horloger Schwilgué, en 1840, lui rendit la vie.
Une autre version de cette légende, la plus connue, citée également par Grandidier, dans Essais sur la cathédrale de Strasbourg p. 223, note que la merveilleuse horloge célèbre par son cortège des apôtres s'inclinant devant le Sauveur, les heures que marquait la représentation de la mort, le rugissement des deux lions tenant les blasons de la ville, les cris du coq battant des ailes sur le sommet de l'horloge, en souvenir du reniement de Pierre, provoqua un tel orgueil chauvin parmi les membres du conseil de la ville, que ces derniers décidèrent de crever les yeux au mathématicien pour l'empêcher, par sa cécité, de recommencer ailleurs, un tel ouvrage.
Ils payèrent leur cruauté de la façon suivante: l'infortuné créateur de l'horloge, mutilé, implora pour être conduit une dernière fois à son chef d'oeuvre pour y parfaire un rouage. Ceci fut fait; arrivé sur place, il plongea sa main puissante parmi les rouages et en bloqua un. Depuis ce jour-là, les lions ne rugirent plus jamais et le coq ne cria et ne bougea plus.
Une troisième version dit qu'après la mutilation des yeux du créateur de l'horloge, celle-ci arrêta peu à peu ses fonctions. À sa mort, ses rouages s'immobilisèrent pour des siècles.
La tradition orale prétend également que le malheureux mathématicien était Copernic lui-même, car son portrait ornait le haut de l'horloge, Ce portrait a été peint par Tobias Stimmer et envoyé plus tard à Dasypodius par Tidemann Gysse de Dantzig. Copernic n'est jamais venu à Strasbourg et la construction de l'horloge astronomique ne fut commencée que vingt-sept ans après sa mort.

L'horloge astronomique

Durant tout le moyen âge, chaque monument de quelque importance, église ou construction civile, contenait un ou plusieurs «signes particuliers» qu'il fallait décrire en détail, afin de prouver qu'on avait réellement visité ces monuments.
La cathédrale de Strasbourg contient un certain nombre de ces signes particuliers dont les principaux sont: la corne de l'aurochs du Hongrois, suspendue au pilier, en face la chaire; le petit bonhomme appuyé à la ballustrade de la chapelle Saint-André et qui regarde le pilier des anges; de ceux-là nous avons parlé déjà; puis, le «roraffe» de l'orgue; enfin, l'horloge astronomique et son coq chantant.
C'était un subtil savant, un grand mathématicien, celui qui dressa les plans de la splendide horloge astronomique.
On venait de tous les pays du monde pour admirer son oeuvre, et bien des capitales lui promettaient une fortune pour qu'il construisît dans leur cathédrale une horloge aussi belle que celle de Strasbourg. Mais il refusa toujours, ne voulant pas qu'une autre ville possédât un tel chef-d'oeuvre.
Il passait sa vie à perfectionner les rouages de l'horloge, toujours calculant, dessinant, réparant. Or, le malheur le guettait. L'ombre, peu à peu, obscurcissait ses yeux et il se trouva bientôt, tâtonnant dans la nuit des aveugles.
Alors, il convoqua de savants mathématiciens et, de mémoire, tenta de leur indiquer les soins à prendre pour chaque rouage. Mais ce n'était plus la même main, ce n'était plus le même cerveau qui commandaient à ces rouages subtils. Les mouvements s'arrêtèrent les uns après les autres, au grand désespoir du constructeur qui, paralysé de chagrin, attendit sa fin dernière, la grande délivrance de ses maux.
Le jour qu'il mourut, une dernière fois l'horloge sonna.
Puis, ce fut un silence de plusieurs siècles. La merveille semblait morte, comme son constructeur. Elle ne s'éveilla de son long sommeil que lorsque Schwilgué, en 1840, fut assez patient pour lui rendre la vie.

«Dans le bras sud du transept, se trouve la célèbre horloge astronomique. Deux horloges avaient attiré déjà sur la Cathédrale la curiosité universelle, l'une construite en 1382 dont le défaut d'entretien finit par paralyser les mouvements,, l'autre en 1571, qui fonctionna jusqu'en 1788 (Cf. Strasbourg, par Delahache, pp. 45 et 46)
Une tradition orale qui, d'après Louis Schneegans, semble ne s'être répandue qu'à partir du XVIII° siècle, rapportait que l'inventeur de l'horloge astronomique avait eu les yeux crevés, par ordre du Conseil de la Ville, qui ne voulait pas qu'une telle merveille pût être reconstruite dans une autre ville par celui qui en avait réglé les rouages.
Schadäus et les anciens auteurs ignorent cette tradition orale, qui, il n'est pas besoin de le dire, ne repose sur aucune espèce de fondement.
Le Bürgerfreund de 1777 et, après lui, Grandidier ont fait observer que cette légende peut trouver son origine dans le fait suivant:
Josias Habrecht avait travaillé, avec son frère Isaac, à l'horloge de Strasbourg, avant l'achèvement final. Or, l'archevêque de Cologne l'avait fait venir à Kaiserslautern pour qu'il exécutât un travail analogue. Mais l'artiste mourut. Il est possible, dit le Bürgerfreund, que le voyage malheureux de Josias et le triste sort de sa soeur, frappée de cécité, aient donné naissance à cette bizarre histoire de l'horloger aux yeux crevés, qui se venge en brisant les rouages de son chef-d'oeuvre.
Le peintre J. Klein avait souvent entendu raconter cette histoire, durant son enfance. C'est sa version que reproduit Louis Schneegans dans l'ouvrage de Stöber.
Il est assez curieux de constater que, dans beaucoup de pays où l'on admire certains chefs-d'oeuvre de l'esprit humain, on raconte que l'auteur a eu les yeux crevés par quelque tyran jaloux de posséder seul une merveille.
Nous citons pour mémoire la légende de l'architecte de l'église Vassili Blajevnoï à Moscou: Yvan le Terrible lui aurait fait crever les yeux pour qu'il ne pût exécuter d'autres travaux.

Récits Légendaires d'Alsace, Robert Kuven, Raymond Matzen, Editions Publitotal Strasbourg (1976)

Le jeune homme chantant, monté sur l'horloge astronomique

En l'an 1680, Jean-Georges Heckheler, de l'Oeuvre Notre-Dame et Isaac Habrecht, horloger responsable de l'horloge astronomique de la Cathédrale, furent réveillés à deux heures du matin, par un jeu harmonieux de clochettes, provenant de l'intérieur de l'église. Comme ils habitaient l'un à côté de l'autre, ils décidèrent d'aller voir quelle main sacrilège osait manipuler ainsi les rouages des clochettes de l'horloge astronomique.
Se joignit à eux un gardien, logeant à l'intérieur de la cathédrale. Munis de lanternes, ils s'approchèrent de l'horloge et entendirent les clochettes accompagner la voix claire d'un jeune garçon, chantant les strophes d'un cantique d'obédience protestante: "Wo Gott der Herr nicht bey unss halt, wann unssrere Feinde toben" et encore "Nach Leib und Leben sie uns stahn dess wirdt sich Gott erbarmen". À la quatrième strophe du cantique, les hommes ouvrirent la grille entourant l'horloge astronomique et inspectèrent tous les coins et recoins sans découvrir la moindre trace du jeune chanteur.
La voix et les clochettes s'étaient tues pour toujours. Pleins de crainte devant ce mystère divin, les hommes s'en retournèrent chez eux, essayant de comprendre le phénomène vécu. Plus tard, ils le mirent en rapport avec le changement religieux s'effectuant à l'intérieur des cultes célébrés à la Cathédrale, après le rattachement de l'Alsace au royaume de France. Le chant entendu si clairement dans la nuit était un chant du cygne issu du temps de la Réforme. un bon torticolis!

Le pilier des anges de la Cathédrale

Le pilier des anges est orné à sa base, des statues des quatre évangélistes, au milieu de celles des quatre anges jouant de la trompette; plus haut encore, quatre anges sont sculptés. L'un tient une croix, un autre une couronne. À son origine, le pilier n'était pas décoré de statues, il se dressait, lisse, sans ornements.
Il paraît qu'un jour, Satan lui-même entra dans un grand tourbillon et fit du courant d'air autour du pilier pour le faire tomber. Mais la Sainte Vierge veillait et fit apparaître toute une statuaire sur le pilier, le diable s'enfuit alors à toute allure. Depuis ce temps-là, il y a toujours du courant d'air dans le fond de la Cathédrale de Strasbourg. Le diable, parait-il, essaie d'y reparaître!

La chaire de la Cathédrale

La chaire de la Cathédrale de Strasbourg est appelée chaire de Geiler de Kaysersberg, car elle fut construite pour lui, afin de lui permettre de prêcher et de regarder les foules dans un cadre digne de son audience. La première fois que Geiler prêcha, son chien le suivit et se coucha au pied de la chaire. Le sculpteur édifiant cette dernière, fixa l'image du petit chien dans la pierre, ainsi que deux autres personnages, un homme et une femme, assis, endormis dos à dos, sous les marches de la chaire. Ils y dorment tous encore aujourd'hui malgré les harangues et sermons dits au dessus de leurs têtes!
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Des longs sermons

Maître Geyler de Keysersperg, l'excellent Docteur, a tenu brillamment pendant plus de trente années la chaire du Grand Chapitre au Dôme de la ville libre impériale de Strasbourg.
Quand il prêchait la Passion, le Vendredi saint, dans un sermon qu'il faisait le matin de six à sept, il conduisait Notre-Seigneur du Mont des Oliviers jusqu'à la maison de Pilate, ce qu'un autre aurait mis toute une journée à faire; et l'après-midi, dans un sermon d'une heure, il vous l'achevait et le conduisait à son tombeau.
Le Dimanche des Rameaux, quand il annonçait la Passion, il commençait ainsi: «Mes chers frères, que signifient ces longs sermons sur la Passion, et d'où viennent-ils? Ils viennent des badauds.  Les prédicateurs ont fait comme ces badauds que nous voyons dans nos villages. Un premier badaud vient risquer un coup d'oeil; un second en risque deux; un troisième en risque trois, et ainsi de suite. Ainsi un prédicateur de la Passion fait un jour un sermon d'une heure. Un second, pour le surpasser, en fait un de deux heures; un troisième, un de trois heures; de sorte qu'aujourd'hui on en est venu à des sermons qui durent huit heures. Tous ces longs sermons ne sont bons qu'à endormir les gens, à faire souiller les bancs d'église; et, à la fin, le prédicateur lui-même est sur les dents! »
C'est par ces images familières que l'habile orateur savait à point récréer son auditoire, ramener l'attention, et se conquérir une popularité qui n'a pas été égalée depuis.

Récits Légendaires d'Alsace, Robert Kuven, Raymond Matzen, Editions Publitotal Strasbourg (1976)

La bataille du "Rohraffe", automate grotesque et du coq de l'horloge astronomique

De part et d'autre du buffet d'orgue de la Cathédrale existent deux automates en bois polychrome, encadrant Samson qui chevauche un lion; l'un est un héraut, portant à sa bouche une trompette, vêtu élégamment aux couleurs de Strasbourg, l'autre par opposition, a l'air d'un manant caricatural, à la barbe hérissée; il brandissait à l'origine un bretzel qui s'abaissait ou se levait en même temps que se fermait ou s'ouvrait sa bouche. Cet automate était dit Bretstellmann ou l'homme à la bretzel. Les deux personnages étaient juchés sous l'orgue et actionnés par la mécanique du pédalier; ils bâillaient à l'aide de soupiraux et gesticulaient; ils rappellent les nombreux personnages grotesques répandus dans les églises du Moyen Age. Le nom de Rohraffe donné aux automates viendrait de Rohr (tuyau ou roseau) et de Affe (singe) et signifiait "singe des tuyaux" en allusion à l'orgue-perchoir. Certains font dériver Rohr de röhren qui veut dire hurler, ce qui leur donnerait le nom de "singes hurleurs".
Certains détails vestimentaires du héraut permettent de dater l'apparition de ces automates au XIV° siècle (en 1385 très exactement, année de la reconstruction de l'orgue ayant brûlé en mars 1384). Ils eurent certainement des "ancêtres" auparavant. À l'intérieur du socle de l'orgue, des acteurs en chair et en os, des bouffons vivants, à la solde de la ville, des clercs, prêtaient leurs voix aux automates, haranguant et interpellant la foule des fidèles durant les offices et faisant gesticuler les "Rohraffe" à certaines fêtes.
C'est surtout l'automate à la bretzel qui se faisait entendre et on ne parlait que de lui. Il eut un prestige inouï auprès des gens qui venait à la cathédrale au XV° siècle, écouter Geiler de Kaysersberg, qui, à maintes reprises, mais sans succès, demanda l'abolition du "Rohraffe".
Lors des fêtes de la Pentecôte, la foule se rendait en procession à la Cathédrale, bourgeois en tête, avec des préséances strictes, suivis par le cortège désordonné des villageois des campagnes des alentours, portant cierges et gourdins. Souvent des rires, tonitruants, des rixes, éclataient sans grandes raisons. Le Rohraffe se moquait alors violemment des prêtres de l'église et des paysans, hurlant des obscénités, critiquant leurs vêtements, les ridiculisant à qui mieux mieux. Ces derniers répondaient bêtement et toute la ville riait de ces joutes qui se déroulaient durant les offices et les messes!
L'automate à la bretzel était une sorte de "deus ex machina" et son prestige immense auprès des pélerins de la Pentecôte, venus pour le voir, l'entendre, lui répondre, mais aussi pour récupérer les Pfingtpfennig à l'Oeuvre Notre Dame (pièces d'argent distribuées aux habitants des diverses localités en souvenir des sacrifices consentis pour construire la cathédrale).
Au moment de la construction de l'horloge astronomique et de la mise en place du mécanisme permettant à son coq doré de chanter et de battre des ailes, la faveur du public alla au volatile au détriment du Bretstellmann; ce dernier essaya bien de vociférer plus fort, de couvrir la voix du coq, rien n'y fit et il y eut bataille entre eux.
Le poète alsacien Conrad Dasypodius, au XVI° siècle, édite en 1578 une composition du genre Der Kampf des Roraffen mit dem Hanen (La lutte de Rohraffe et du coq), où l'automate s'adresse au coq:
«Je suis ici en service / À la messe de Pentecôte, pour le monde entier / La ville et la campagne sans aucune rétribution / et cela, je l'ai fait longtemps / Personne ne m'en a empêché / Sauf toi...».
Le Coq répond: "Te voilà bien présomptueux / Toi et moi sommes deux personnages bien différents / Tu aimerais savoir chanter comme moi / Si tu veux te quereller avec moi, je t'y aiderais bien volontiers / Les singes aiment bien la forêt / Tu y serais plus à ta place qu'ici / Dans les églises, on n'a pas besoin de singes / Mais moi le coq, j'y suis indispensable!".
L'automate au bretzel continue à vanter ses mérites:
"Ne sais-tu pas que je suis un serviteur respectable de la ville de Strasbourg, dont j'ai l'estime? / Maintes fois, j'ai fait le fou, pour les bourgeois et les manants..."
Après de longues strophes, le Rohraffe finit ses stances ainsi:
"Je ne supporterai plus de te savoir dans la même cathédrale / Je veux démissionner, plutôt que de continuer à te souffrir près de moi / Si tu ne cèdes pas, tu risques de causer ma mort".
Ces menaces n'intimident pas le coq qui répond:
"Si tu veux absolument te battre / Il faudra que je me rapproche de toi et que je le regarde de près / Je voudrais bien prendre tes yeux, pour te rendre aveugle / Peut-être qu'alors, tu me laisseras tranquillement chanter en paix!"
(Ces lignes sont une traduction libre des vers de l'ouvrage de Conrad Dasypodius, intitulé Der Kampf des Rohraffen under der Orgel, im Münster zu Strassburg, mit dem Hanen daselbst auf dem Uhrwerk l° édit. en 1578, 2° édit. en 1580, publiée par E. Wendling dans Alsatia 1873-1874 p 117).
La querelle des deux antagonistes fut portée devant le public, bien indécis, puis devant les conseils de la ville qui ne purent se décider! Ce fut le Scharwächter, statue de gardien placée près du portail Nord, qui fut invoqué comme juge! Lui aussi ne trouva pas de solution et le conflit, jusqu'à nos jours, est resté sans issue!
La pratique du Rohraffe fut selon certaines sources interdite par le Conseil de la ville à la suite des nombreuses demandes de Geiler de Kaysersberg. Selon A. Stöber personne ne put obtenir de la ville, l'arrêt des singeries de l'automate.

La dispute du « roraffe » et du coq

Il y a, perché en haut, à gauche de l'horloge astronomique, un coq qui chante et bat des ailes. Ce coq eut une dispute, restée fameuse, avec le « roraffe » du grand orgue.
Il faut dire qu'on appelait «roraffe » ou « bretstellemann » (homme à la bretstell) un personnage sculpté et articulé, placé à côté de l'orgue.
Chaque année, à la Pentecôte, par licence spéciale, les clercs frais émoulus et les enfants de choeur avaient le droit, entre les offices, de se servir du «roraffe» pour faire nombre de plaisanteries plus ou moins cocasses, au grand ébahissement des campagnards venus de toute l'Alsace pour admirer la cathédrale. L'un des clercs se cachait derrière le «roraffe», ricanait se moquait des toilettes des bonnes gens endimanchés, chantait à tue-tête, cependant que ses confrères, répandus parmi la foule, glissaient à l'oreille des paysans bouche-bée qu'ils assistaient à un miracle, que c'était ce «roraffe» sculpté qui parlait, criait, chantait, et lançait ces plaisanteries d'un goût douteux. Tout le monde finissait pas en rire, et chacun, rentré dans son village, racontait à qui mieux mieux les farces du «roraffe ».
Celui-ci, cependant, à force de voir s'ébahir les bonnes gens à cause des cris et plaisanteries des clercs cachés derrière lui, avait fini par croire très sérieusement que c'était à cause de son mérite et du charme de son esprit que tant de gens riaient à gorge déployée. Ce personnage sculpté était en somme d'un orgueil exagéré, et se montrait à peu près insupportable.
Il devait payer cher son orgueil. Il avait compté sans l'engouement des hommes, qui dure ce que durent les caprices, c'est-à-dire bien peu de temps.
En effet, quand la splendide horloge astronomique eut été achevée, le peuple se rua dans la chapelle où elle s'élevait. On admira les rouages savants qui indiquent non seulement l'heure, mais le jour, la semaine, le mois, la saison, l'emplacement du soleil, de la lune, et des constellations; et tout en haut, aux coups de midi, Jésus-Christ bénit les apôtres qui défilent devant lui; les lions qui symbolisent la puissance de Strasbourg rugissent; et le coq chante, comme il a chanté dans la cour du Grand Prêtre, lorsque saint Pierre, ayant renié son Maître par trois fois, s'en fut pleurer amèrement.
Ce coq ne tarda pas à devenir très célèbre. La foule ne se lassait pas d'admirer ses ailes qui se déploient avec grâce cependant qu'il chante comme tout bon coq qui se respecte. Ce que voyant, le «roraffe» pensa perdre la tête, tant la jalousie lui brouilla les sens.
Pour attirer l'attention, il se livra à mille excentricités et ne connut aucune retenue. Il devint fort grossier, dans son désir d'attirer encore l'attention générale. Mais ce fut peine perdue: la foule n'admirait plus que le coq. Alors, le «roraffe» invectiva le coq, l'accusant de chanter faux. Celui-ci, outré, le compara à un singe. La foule, prise à témoin, écarquillait les yeux... Le «roraffe», hors de lui, demanda le jugement du Grand-Chapitre; et le coq présenta la même requête. Or, le Chapitre ne put arriver à concilier les deux plaideurs qui prétendaient ensemble avoir les premiers droits à l'admiration populaire. Il fut donc décidé qu'on demanderait un arbitrage suprême au gardien sculpté de la porte des sacristains.
Il paraît que ce gardien, dont la pondération était bien connue, n'avait aucune sympathie pour le coq, ce nouveau venu. Malgré donc sa pondération, il se laissa entraîner par l'influence du «roraffe» et, durant le procès, lança tant d'invectives, et cela sur un ton si élevé, qu'il perdit la voix. Le «roraffe», également, devint aphone.
Le coq sortit de ce litige avec les honneurs de la guerre... A midi, chaque jour, il chante encore, très clair.
Le «roraffe» et le gardien de la porte des sacristains, quand il chante, roulent des yeux furibonds.

«Les plus anciennes orgues de la Cathédrale aujourd'hui disparues, remontaient au XIII° siècle; mais c'est un buffet du XV° qui renferme les orgues actuelles.
Sur la partie inférieure du buffet d'orgue, on voit un automate représentant Samson ouvrant la gueule du lion; sur des consoles, de chaque côté «deux statues représentaient l'une un héraut avec une trompette à la main, l'autre un bourgeois barbu, le chef recouvert d'un bonnet rouge blanc, couleurs de la ville». (Strasbourg, Delahac p. 44.)

C'étaient les Roraffen. Celui dont il est question est le bourgeois coiffé d'un bonnet et appelé Bretstellemann, l'homme à la bretstell. La bretsel est un petit pain sans mie, très salé, en forme de noeud, et que l'on mange en buvant de la bière.
Le mot Roraffe est intraduisible. Il contient Affe, singe, poupée plus ou moins grotesque, rôren, ou réren, crier, brâmer (Delahache). Mais Rohr peut être aussi: tube, roseau, jonc. (P. Desfeuilles.) Roraffe peut à la rigueur se traduire par: «Singe criard» ou «pitre portant bâton (L'un de ces roraffen tenait à la main une longue trompette que l'on pouvait prendre pour un bâton de maître de chapelle.) Mais encore une fois, mot n'est pas traduisible en français, et issu  du jargon populaire strasbourgeois il est possible qu'il soit une de ces incroyables déformations d'un mot très simple que les patois réussissent à rendre méconnaissables.
A propos des plaisanteries par trop osées que le Chapitre tolérait de la part des clercs, on sait que les folies à propos du Roraffe durèrent jusqu'au delà du XV° siècle. En 1501, le célèbre prédicateur Jean Geiler de Kaysersberg faisait une forte pression sur le Chapitre pour qu'il supprimât une tradition d'un goût si douteux. Il ne réussit à obtenir gain de cause que vingt années plus tard et fit supprimer la fête de nuit qui avait lieu dans  la Cathédrale, le 29 août, jour de saint Adolphe anniversaire de la consécration de l'Église.

Récits Légendaires d'Alsace, Robert Kuven, Raymond Matzen, Editions Publitotal Strasbourg (1976)

Le coup de vent du diable sur le parvis de la Cathédrale

Autrefois, le diable survolait la terre, en chevauchant le vent. Il aperçut ainsi son portrait sculpté sur la cathédrale; très flatté et curieux, il eut l'idée d'y entrer pour voir si d'autres sculptures le représentaient à l'intérieur. Retenu prisonnier dans le lieu saint, il ne put en ressortir; le vent l'attend toujours sur le parvis et hurle aujourd'hui encore d'impatience sur les places autour de la cathédrale. Le diable, lui, furieux, fait le courant d'air, au fond de l'église, à la hauteur du pilier des anges!

La dame blanche de la Cathédrale de Strasbourg

D'après Gevin Casal (Légendes d'Alsace Paris, 1923), une dame blanche s'élève durant certaines nuits, de la crypte de la Cathédrale; elle glisse à travers toutes les chapelles et monte lentement vers la flèche de l'édifice. Elle est si belle, que ceux qui l'aperçoivent, sont obligés de la suivre.
Un jeune gardien de la tour, fut ainsi subjugué par elle; il la suivit, la dame blanche flotta dans l'air devant lui et s'éleva de plus en plus. Le gardien la poursuivit, voulut l'étreindre... mais il n'y eut qu'un grand cri affreux et le lendemain, on retrouva le corps démantelé du jeune gardien, sur la place de la Cathédrale.

Le cavalier étranger et son chien

Au XVI° siècle, un homme audacieux, du nom de Symphoriancus Polllio un ecclésiastique réformateur ayant exercé son ministère à Saint-Étienne, à l'église Saint-Martin et à la cathédrale et l'un des premiers compositeur de cantiques protestants, aimait se tenir sur la balustrade de la plate-forme de la Cathédrale. Il y contemplait à son aise, sans vertige, les alentours et le ruban argenté du Rhin. Il avait d'ailleurs déjà provoqué l'émotion des spectateurs, en se tenant un jour debout sur une jambe sur la balustrade du pont du Rhin. se penchant largement en avant, la jambe tendue en arrière, pour regarder couler le Rhin!
Messire Zimprian, (du nom que lui donnait les badauds), marchait ainsi sur le rebord de la balustrade de la plate-forme et s'y promenait fort à son aise, en riant et en exécutant maintes facéties pour amuser ceux qui le regardaient d'en bas avec admiration et effroi.
Au début du XVII° siècle, un noble cavalier venu de l'étranger, monta avec son chien sur la plate-forme et entendit vanter les prouesses de Symphorianus Pollio, et il voulut imiter son audace. Il paria de faire trois fois, (selon Grandidier) le tour de la balustrade, sans tomber. Il réussit deux fois cet exploit, mais le troisième tour, pris de vertige, le pied lui manqua et il tomba, ta tête la première, dans le vide, s'écrasant au bas de la Cathédrale; d'un bond, son chien fidèle, le suivit et retomba mort sur les pavés de la place du Château.

La sonnerie des Juifs, et la corne de l'épouvante
"Judenblos" et "Grüselhorn"

En l'an 1349, l'Alsace fut victime du fléau de la peste noire qui fit ses ravages, épargnant néanmoins la population juive, ce qui parut suspect à tout le monde. On accusa derechef les juifs d'avoir provoqué l'épidémie en empoisonnant tous les puits dans tout l'espace rhénan. Par ce geste crut-on, ils pensèrent en plus utiliser la panique et le désespoir des habitants de Strasbourg pour livrer la ville à ses ennemis, en donnant le signal de son invasion par le son d'un cor fabriqué à cet effet. (Grandidier situe ce dernier fait en 1388).
À Strasbourg, les malheureux juifs furent conduits le jour de la Saint-Valentin en 1349, dans leur propre cimetière, où on en brûla plus de deux mille sur un bûcher. L'endroit de cette horrible excécution porte le nom de rue Brûlée ou Brandgass. En mémoire des "forfaits" des juifs, le magistrat établit l'habitude d'une "sonnerie des juifs" dit Judenblas ou Judenblos en dialecte, exécutée par les sonneurs sur la plate-forme de la cathédrale, deux fois chaque jour (à 20 h ou 20 h 30 et à minuit), à l'aide d'un cor ou d'un cornet d'airain, appelé Grüselhorn ou corne de l'épouvante. Ce fait est signalé sur des feuillets imprimés affichés auprès des gardes de l'édifice. Le Grüselhorn ou Grüsel était long de deux pieds, neuf pouces et demi, et orné des armes de la ville et de l'Oeuvre Notre-Dame; il pesait environ vingt-six livres. Un cor de ce type se retouve également à Fribourg en Brisgau.

La cloche des vauriens ou Lumpeglock

Aujourd'hui encore, tous les soirs à 22 heures, la cloche municipale de la Cathédrale sonne sereinement, résonnant familièrement aux oreilles de ceux qui se hâtent de rentrer chez eux ou se préparent au repas nocturne. Cette cloche dite Lumpeglock, rappelait traditionnellement autrefois aux vagabonds, errants, voyous et autres mauvais garçons, (Lumpe) qu'ils devaient se dépêcher de regagner leur logis. On tirait les chaînes dans la rue de la Courtine et des Juifs. Ceux qui restaient au dehors étaient arrêtés.
M.-Cl. Groshens et M.-N. Denis citent dans Récits et Contes populaires d'Alsace que pendant l'évacuation lors de la dernière guerre mondiale de la ville de Strasbourg, les gens ont emporté un disque ou une cassette avec le son de la Lumpeglock que l'on jouait en Dordogne, le soir à 22 heures, dans les parcs publics. Le son de cette cloche représente encore aujourd'hui pour beaucoup de personnes le symbole de la Cathédrale de Strasbourg et en évoque la nostalgie.

La nuit de la Saint-Jean à la Cathédrale

Le jour de la Saint-Jean le Baptiste, en l'an 1007, les foudres du ciel incendièrent la Cathédrale de Strasbourg qui brûla complètement ainsi que l'église Saint-Thomas. Dans la sernaine précédent la fête de Saint-Jean le Baptiste en 1439, la flèche de la Cathédrale fut achevée; on en orna la pointe d'une effigie de la mère de Dieu pour signaler à tous les peuples des alentours la fin d'un chantier séculaire et la gloire du nouvel édifice. La fête de la Saint- Jean était celles des vivants et des morts, à l'intérieur et autour de la Cathédrale. Ainsi, cette nuit-là, tous les maîtres d'oeuvre, suivis des plus humbles maçons, des sculpteurs et tailleurs de pierre, des peintres et de nombreux artistes ayant contribué à l'édification et à l'ornementation de la somptueuse église, entourent Erwin von Steinbach, leurs outils spécifiques à la main.
Tout le peuple des statues s'anime et entonne un hymne à la gloire de la Vierge. Les vitraux resplendissent, sans qu'aucun cierge ne brûle. La Vierge et les anges de blanc vêtus descendent de la flèche, après avoir flotté autour des sommets de la cathédrale dans la lumière argentée de la lune. La Vierge tient dans ses mains un marteau et un ciseau de tailleur de pierres; elle gagne le choeur où elle bénit les bâtisseurs de tous les temps. Sur le coup d'une heure du matin, tout se tait et disparaît, sans laisser d'autres traces que des ombres mouvantes.
M.D.
Encyclopédie d'Alsace, Editions Publitotal Volume III, p. 1347-1351

La nuit de la Saint-Jean

C'est la semaine de la Saint Jean-Baptiste, en 1439, que la flèche de la Cathédrale fut achevée.
Durant la nuit de la Saint Jean, les maîtres de l'oeuvre, suivis des plus humbles maçons qui travaillèrent à élever ce temple de la gloire chrétienne, entrent dans la nef tenant en mains leurs équerres et leurs compas. Cependant, tout le peuple des statues s'agite et entonne un hymne à la gloire de la Vierge. Les vitraux resplendissent; pourtant pas un cierge ne brûle dans la Cathédrale. Et de la tour, une légion d'anges précède la Vierge et descend du sommet de la tour. La Vierge tient en mains un marteau et un ciseau. Elle gagne le choeur d'où elle bénit ceux qui lui ont bâti si belle demeure.
A minuit, tout est silence, jusqu'à la Saint Jean de l'an prochain.

Aeneas Sylvius Piccolomini, savant illustre, et qui devint le pape Pie II, a dit, parlant de la cathédrale de Strasbourg, qu'elle est «une merveille dont le front touche les nuages».
De mille points du Bas-Mundat (Bas-Rhin), des montagnes comme de la plaine, on aperçoit cette flèche, si fière et si svelte, qui semble le signe de ralliement des gens du Rhin. Elle est le symbole des consolations que donne la foi en Dieu, sur cette terre de marche, où se sont affrontées les races ennemies, luttant jusqu'à la mort.

D'après Louis Schneegans, 1850

Le réveil des maîtres de l'oeuvre et des artistes ayant collaboré à l'édification d'un mouvement digne d'admiration est un thème que l'on rencontre à peu près partout, et à toutes les époques. Schneegans, à qui nous devons cette poétique évocation dans le volume d'Auguste Stûber, dit qu'il en a trouvé la teneur dans un almanach, mais sans préciser l'origine. Nous nous trouvons vraisemblablement en présence d'une de ces nombreuses traditions orales dont l'origine est assez simple à définir: il a suffi qu'à propos de quelque église un chanteur quelconque rapportât un récit du réveil des artistes constructeurs après leur mort, pour que ce récit refleurît rapidement partout ailleurs. En Alsace, le même thème existe à propos des églises de Thann, de Kaysersberg, de Rouffach et de la cathédrale Saint-Martin de Colmar.

Récits Légendaires d'Alsace, Robert Kuven, Raymond Matzen, Editions Publitotal Strasbourg (1976)

Les flagellants

La fin de la première moitié du XIV° siècle fut remplie, dans la plus grande partie de l'Europe, de toutes sortes d'événements effrayants.
Le 25 janvier 1348, il y eut un terrible tremblement de terre; des montagnes s'éboulèrent; des villes et des villages furent engloutis; le sol se fendit; des masses d'eau jaillirent; l'air fut empoisonné par des vapeurs pestilentielles. Des nuées de sauterelles, innombrables, s'étaient abattues sur les champs et avaient dévoré les récoltes, engendrant disette, famine et autres maux.
A tout cela s'ajouta, en partie provoquée par ces cataclysmes, une grande peste, dite «la mort noire», qui, dès 1347, était apparue dans quelques ports de la Méditerranée; elle fit périr sur notre continent des millions d'hommes. Elle fit rage en 1348 et 1349, ne disparut complètement que trois ans plus tard, après avoir fait encore, dans la seule ville de Thorn, en 1352, plus de quatre mille victimes. Closener dit: «On mourait tant, que tous les jours il y avait dans toutes les paroisses VIJ ou VIIJ ou C cadavres ou plus encore, sans compter ceux qu'on enterrait dans les couvents; ils étaient innombrables et il fallut transférer dans un grand jardin la fosse de l'hôpital, voisine de l'église, quand l'ancienne fosse fut trop petite. Les gens mouraient de pustules et de glandes gonflées sous les bras et au haut des jambes; ils mouraient au second, troisième et quatrième jour de l'apparition des pustules. Quelques-uns mouraient dès le premier jour.
«Le mal se communiquait des uns aux autres. Quand la mort apparaissait dans une maison, elle se contentait rarement d'une seule victime. On sonnait tous les soirs plusieurs fois la grande cloche. Au total, on l'a sonnée une semaine XIIJ fois.»
On accusa les juifs d'être la cause de la «mort noire»; tout le monde répétait en effet qu'ils avaient empoisonné les puits et ainsi répandu la peste dans la chrétienté; car parmi eux il en mourait relativement moins. Les juifs furent donc partout poursuivis, incarcérés, martyrisés et brûlés par milliers.
La «mort noire» n'arriva à Strasbourg qu'en 1349; cependant, dès l'année d'avant, on avait de divers côtés sollicité le Conseil de procéder contre les juifs par le fer et le feu. Son manque de zèle à cet égard, que lui reprochaient les ennemis des juifs, provoqua une insurrection des bourgeois, laquelle eut pour conséquence un changement dans le gouvernement de la ville. Sous l'administration du nouveau Conseil, le 14 février, jour de saint Valentin 1349, on brûla 2000 Juifs dans leur propre cimetière, au Nord de la ville.
Deux semaines après, arrivèrent en Alsace et à Strasbourg, remontant le Rhin et venant du Brabant, de Flandre et du Hainaut, plusieurs centaines de flagellants. Sur leurs bonnets et sur leurs épaules, ils portaient des croix rouges. Leur cortège se déroulait à travers les rues, au son des cloches, précédé de bannières en soieries précieuses; ils chantaient dans les rues; dans les églises, ils se jettaient à genoux, se flagellaient eux-mêmes et se faisaient flageller le dos par leur Maître, tandis qu'un chef de choeur chantait ces paroles:
«Élevez vos mains - afin que Dieu détourne toute cette mort. Élevez vos bras - afin que Dieu nous prenne en pitié».
Chaque fois que le maître avait flagellé l'un d'eux, il disait:
«Redresse-toi! Sois purifié! par l'honneur de ce pur martyre. - Et garde-toi désormais du péché».
Closener nous fait connaître en détail leurs règles, leurs chants, ainsi qu'un sermon et une lettre prétendue écrite par un ange, à Jérusalem, sur une table de marbre noir; cette lettre invite tout le peuple à la pénitence et explique les tremblements de terre, disettes et pestes par les péchés des hommes et notamment par la profanation des dimanches et fêtes.
De toutes parts, les gens affluaient pour voir les flagellants; ils se laissaient sermonner par eux, les logeaient et leur faisaient des dons. A Strasbourg, leur troupe se monta à plus de mille qui, en deux groupes, parcoururent le pays en tous sens.
Les flagellants prétendaient aussi faire toutes sortes de miracles. Closener en rapporte plusieurs dans son style naïf et sans y croire du tout.
«Les frères, dit-il, s'attribuaient une grande sainteté et disaient que, par leur volonté, de grands miracles se produisaient. D'abord, ils dirent qu'un brave homme leur avait donné à boire dans un vase plein de vin et qu'ils avaient eu beau en boire, le vase ne s'était point vidé. Ils dirent encore que l'image du Crucifié, à Offenbourg, avait sué et que l'image de Notre-Dame de Strasbourg avait également sué. Et ils dirent beaucoup de choses pareilles qui étaient des mensonges. Ils dirent encore qu'à Erstein, il y avait un homme appelé Rinder qui était si malade qu'il gisait sans paroles. Or, il arriva que, pendant le séjour des flagellants, le malade alla mieux et devint parlant. Et les gens se disaient entre eux: «Rinder est devenu parlant». Alors les flagellants dirent: «Les bestiaux (Rinder) sont devenus parlants dans les étables» .Cette nouvelle se répandit dans tout le pays, et les gens simples crurent que c'était vrai. Ils s'attribuaient aussi le pouvoir d'exorciser les possédés.
L'un d'eux, en exorcisant, dit: «Infâme démon, il faut que tu sortes, quand tu devrais renier ta mère! » Avec des paroles sacrées, ils avaient fait entrer un démon dans un pain qu'ils auraient fait sortir d'un autre pain. Ils amenèrent ainsi un enfant noyé dans leur cercle, pendant qu'ils se flagellaient, et prétendirent lui rendre la vie. Mais il n'en fut rien». Peu à peu, l'engouement pour les flagellants se refroidit; les autorités laïques et ecclésiastiques se prononcèrent contre eux et, enfin, une interdiction du pape mit fin au scandale.

Version d'Auguste Stöber
Récits Légendaires d'Alsace, Robert Kuven, Raymond Matzen, Editions Publitotal Strasbourg (1976)


Bibliographie.
Archives de l'Oeuvre Notre-Dame, à Strasbourg.
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Beyer V., La Sculpture strasbourgeoise au 14° siècle. Compagnie des Arts photomécaniques, 1955;
Bucheler S., La chronique strasbourgeoise de Sebald Buheler (père et fils XIV° au XVI° s.) Strasbourg, 1887 (fragments annotés par L, Dacheux);
Closener F., Strassburgische Chronik (XVI° siècle), Stuttgart, 1842;
Dasypodius C., Der Kampf des Rohraffen under der Orgel ein Münster zu Strassburg mit dem Hanen daselbst auf dem Uhrwerk (1° édit. en 1578, 2° édit. en 1580) publié par E. Wendling, dans Alsatia 1873-1874, p. 117;
Gevin-Casal O., Les légendes d'Alsace, Paris, 1917 et 1923;
Grandidier A., Essais historiques et topographiques sur la cathédrale de Strasbourg, Strasbourg, 1782.;
Groshens M.-Cl., et Denis M.-N, Récits et Contes populaires d'Alsace , 1, Paris 1979:
Abbé Hunckler. Histoire des Saints d'Alsace, Strasbourg, 1832;
Königshoven J., Die alteste Teutsche sowohl allgemeine als Insondernheit Elsassische und Strassburgische Chronicke von Jacob von Königshoven, Priestern in Strassburg von Anfang der Welt bis ins Jahr nach Christi Geburt MCCCLXXXVI beschrieben, Notes de J. Schiltern, édité à Strasbourg par Josias Staedel, MDCXXVIII (BNU et Archives municipales de Strasbourg);
Levy-Coblentz Fr., Les folles heures de la Cathédrale au temps du Rohraffe, dans Saisons d'Alsace, n' 27, 1968;
Müntzer D., Elsässisches Sagenbuch, Strasbourg 1910;
Schmitt P., Histoires et légendes de l'Alsace mystérieuse, Paris, 1969;
Schmitt P., Contes de la Vieille Alsace. 1969;
Schneegans L., Strassburgische Geschichten, Sagen, Denkmâler, Inschriften, Künstier, Kunsigegenstände und alleriei, 1855;
Seyboth A., Strasbourg historique et pittoresque, 1894
Specklin D., Fragments des anciennes Chroniques d'Alsace. Les Collectanées. Chronique strasbourgeoise du XVI° siècle, Fragments recueillis par. R. Reuss (Strasbourg, librairie J. Noiriel 1890, B.N.U.);
Stintz P., Die Sagen des Elsass, tome 1, Colmar, 1928;
Stöber A., Elsässische Sagen, Strasbourg, 1892;
Stöber A., Die Sagen des Elsass. 1858, l° édit., Sankt Gallen et réédition Verlag Ute Kierdorf, Lindlar 1979;
Variot J., Légendes et traditions orales d'Alsace. Paris, 1919.
L'Alsace Comptée. Mythes et Récits des Vallées Vosgiennes
Editions Gérard Klopp, Thionville Strasbourg (1986 )

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